En avant-première !

Les premiers chapitres de Matt rien que pour toi !

Chapitre 1 / Matt

J’adore ça. Transpirer. Me dépenser. Sentir mes muscles bander à chaque coup de marteau sur le fer rougi. Percevoir ma force physique au travers de ce métal que je façonne.

Une goutte de sueur perle le long de mon front. Elle serpente sur mon visage, puis tombe au sol depuis mon nez.

— Tu pourrais remplir une piscine, me charrie une voix familière.

— J’espère que tu apportes de quoi compenser les litres d’eau que je perds, Blackberry ! répliqué-je.

Ma belle-sœur éclate de rire tandis que j’observe le fruit de mon travail, avant de reposer le fer sur l’enclume. Quand je lève la tête vers elle, j’aperçois trois gobelets fumants. Malgré l’odeur de transpiration tenace dans cette partie de la forge familiale, des effluves de café me parviennent.

— J’en rêve depuis ce matin, lancé-je en approchant de Noreen.

— Myles m’a expliqué pour l’urgence. J’ai l’impression que c’est de plus en plus récurrent ces temps-ci. Pourtant, en plein hiver, l’activité réduit normalement.

Elle a raison. Le rythme de travail des ranchs et des fermes environnantes ralentit en cette période de l’année, ce qui signifie moins de travail pour notre entreprise familiale de maréchal-ferrant. Mais celui-ci semble faire exception pour le moment.

— Comme à ta boutique, d’après mon frangin.

Ma belle-sœur tient un magasin où elle vend des objets anciens. Une véritable passionnée dans l’âme.

— Je te le confirme. Depuis que je l’ai reprise en main, j’ai de plus en plus de clients. Et avec les fêtes qui arrivent, je me retrouve un peu sous l’eau, même si ça fait le bonheur de ta mère et de la mienne qui me gardent le petit monstre. Ce qui n’est pas pour déplaire à Porter non plus.

— Et à moi, tu y as pensé ? Ton fils m’a éjecté au rang de second dans le cœur de ma maman, pesté-je.

Noreen m’accorde un sourire. Elle me tend un gobelet, puis elle renvoie sa masse de cheveux couleur jais derrière ses épaules. Myles a de la chance de pouvoir partager sa vie avec une femme aussi jolie. Même si mes goûts diffèrent des siens, je lui envie la stabilité de sa relation amoureuse. Si je me suis amusé pendant quelques années, du haut de mes 26 ans, j’aspire à plus désormais.

— Quand rentre ta sœur ? demandé-je à Noreen avec une idée derrière la tête.

— D’ici la fin de semaine, pourquoi ? Elle te manque tant que ça ?

Cette fois, c’est moi qui ris. Nina Blackberry est un petit démon, plus jeune que moi, mais aussi ma meilleure amie. Son départ pour suivre ses études sur Buffalo ne facilite pas nos échanges, même si nous nous écrivons aussi souvent que possible. Et là, j’ai besoin qu’elle rapplique pour qu’elle m’inculque ses conseils de fille.

— J’ai prévu une soirée au bord du lac ce week-end, expliqué-je en mentant à moitié. Les copains m’ont demandé si elle serait là. Tu te doutes bien que moins je vois de nanas Blackberry, mieux je me porte.

Je congratule Noreen d’un clin d’œil.

— Étouffe-toi avec ton café, Mickey Junior, me tacle-t-elle en retour.

Je ronchonne. J’ai tendance à oublier mon premier prénom, que ma chère belle-sœur adore me rappeler.

— Tu comptes te baigner comme l’an dernier ? Ou bien dois-je te remémorer le résultat ? gronde mon frère en provenance des bureaux.

Myles apparaît à l’embrasure, et le sourire qu’il décoche à Noreen me fait aussitôt reporter mon attention sur mon gobelet. L’amour dégoulinant de ces deux-là me file la gerbe. Même si ce ne sera pas pire que Mason, notre frère aîné, et sa belle. Delilah et lui semblent continuellement en feu.

Quant à mon plongeon dans le lac à quelques semaines de Noël, j’ai fini malade comme un chien, laissant seul mon frangin gérer la boîte. Il ne se fait pas prier pour me le rappeler dès que l’occasion se présente.

— Quand vous aurez fini de vous bécoter comme deux ados transis d’amour, peut-être que Myles pourrait se mettre à bosser ? J’ai trois fers d’avance sur toi aujourd’hui !

— Et moi, j’ai une pose au compteur, réplique mon frangin.

— On prend les paris sur le résultat de fin de journée ?

— Oh là ! lance ma belle-sœur. Trop d’hormones masculines par ici, je file à la boutique. Myles, tu passeras voir les nouveaux objets que je vais te faire restaurer.

Mon frère et Noreen arborent un sourire malicieux. Pitié, sortez-moi de ce cauchemar !

J’ai beau critiquer leur façon de se comporter, comme des amoureux au regard papillonnant, je suis le seul con de la fratrie à ne pas avoir trouvé chaussure à son pied. Enfin… je suis le seul à avoir trouvé une chaussure qui se fait la malle dès qu’elle voit mon pied approcher.

Noreen quitte la forge, non sans un dernier regard pour Myles.

— T’es prêt pour que je te montre comment façonner une lame ? me demande ce dernier.

Maître forgeron, il s’est formé du côté de Billings, loin de l’entreprise familiale. Mon père et moi avons dû tenir les rênes de la société de maréchal-ferrant, possédée par des Materson depuis plusieurs générations.

Myles est venu nous rejoindre quand papa a commencé à ne plus pouvoir travailler comme avant. De fortes douleurs au dos commençaient à le titiller, jusqu’à l’aliter. Mon frère cadet et moi avons repris ensemble l’activité, pour permettre à Mickey Senior de partir en retraite l’esprit serein.

Il y a six mois, Mason, notre aîné, est venu nous aider à améliorer nos méthodes de travail, puisqu’il est expert en organisation d’entreprise. Notre chiffre d’affaires se porte mieux grâce à lui, et la meilleure gestion de notre temps a permis à Myles de trouver un équilibre avec sa vie de famille. Nous avons donc décidé qu’il me formerait à la coutellerie.

— On ne peut plus prêt ! affirmé-je.

J’adore apprendre. Les connaissances, autant théoriques que pratiques, ça impressionne toujours les filles. J’ai beau ne pas avoir fait d’études, je ne suis pas moins instruit que d’autres mecs. Et de surcroît, à force de marteler le métal, j’ai un physique affûté. Mon mètre quatre-vingt-onze et mes cent quinze kilos me permettent de fasciner n’importe quelle nana.

Vraiment toutes ? se marre mon petit démon.

— Tu papillonnes. Ne me dit pas que tu penses encore à ta Charlie ? me nargue Myles.

J’émets un grognement.

J’ai beau lancer à mon amie tous les signaux possibles, me montrer avenant, aguicheur, aguerri, mon charme n’opère pas sur elle. Cela fait déjà des mois que je lui cours après sans succès.

Raison de plus pour que Nina Blackberry ramène ses fesses le plus vite possible. Je veux passer à la vitesse supérieure, et un point de vue féminin m’aidera peut-être à y voir plus clair.

— En parlant de ça, tu remercieras Noreen d’avoir informé Rosie qu’elle partait en week-end avec toi.

Ma belle-sœur, cette pipelette, a balancé à l’une de mes amies qu’elle partait en week-end avec Myles, et que ses beaux-parents avaient la gentillesse de garder leur fils chez eux. Autrement dit : la demeure Materson était libre.

Alors comme dans la petite ville de Saratoga les nouvelles vont vite, voilà comment je me suis retrouvé à organiser une fête entre copains. Exit mon tête-à-tête surprise avec Charlie.

— Certainement pas ! Sinon, elle saura que l’initiative de notre rendez-vous vient d’un service que je te rends et non de moi.

— Je t’ai simplement demandé de m’aider à virer les parents de la maison. Tu n’étais pas obligé de sortir le grand jeu à ta femme !

— Harcelé serait le mot le plus juste. Et dis-moi où les parents auraient-ils gardé Porter, si Noreen et moi avions décidé de rester chez nous ?

Il a raison, ce con.

— Je te concède ce point.

Myles met une main derrière son oreille comme s’il avait mal entendu. L’enfoiré !

— T’as intérêt à profiter de ton week-end, grogné-je.

— J’y compte bien. J’ai réservé un hôtel… incroyable ! Nous allons pouvoir nous relaxer avec le spa et les différents services proposés par l’établissement. Promis, je penserai à toi. Ou pas. Parce qu’en plus, je suis tombé sur des publicités intéressantes quand je me suis servi de mon ordinateur hier.

— Du genre, comme les promotions sur des ustensiles de cuisine quand maman prend le mien pour chercher des recettes sur le Net ? Vivement Noël qu’elle ait son nouveau pc portable, d’ailleurs.

Plus que trois semaines ! Après ça, je ne l’entendrai plus commenter chaque onglet ouvert quand je me cherche des fringues ou que je veux dépenser mon argent dans une nouvelle enceinte Bluetooth.

Il me tarde aussi d’y être, car toute la famille sera au complet, avec une ambiance bien meilleure que les années précédentes. Mason et Delilah seront présents. Ils devraient d’ailleurs arriver de Chicago, quelques jours avant le réveillon.

— C’est ça, me confirme Myles en me ramenant à notre discussion. Sauf que pour moi, c’était plutôt des ensembles de lingerie…

Mes mains se collent contre mes oreilles et je me mets à chanter à tue-tête. J’ai le droit à un coup de sangle à poncer sur le bras.

— Ça fait mal, pesté-je.

— Tout comme ta voix de casserole.

— J’ai un timbre merveilleux quand je sais être sérieux.

Myles secoue la tête et je lui lève mon majeur. Autant pour sa remarque concernant mes cordes vocales que pour sa façon de me narguer avec son week-end en amoureux.


Chapitre 2 / Charlie

Assise sur le rebord de la baignoire, j’attends. J’attends que Rosie termine de se préparer afin que nous puissions nous rendre à la soirée organisée par Matt. Elle va me rendre chèvre !

— J’espère que Joshua sera là, s’exclame mon amie en se tartinant de rouge à lèvres pour la troisième fois.

Elle ressemble à Morticia Addams à force d’en rajouter.

— Tu devrais prendre un pot de peinture, la taquiné-je. Il me reste du terracotta dans le garage.

— C’est trop ? me demande-t-elle en m’observant via le miroir.

Ses cheveux noir bleuté lissés descendent en cascade jusqu’à sa taille. Je rêverais d’avoir cette longueur plutôt que mon carré long, mais je ne suis pas le genre de nana à aimer passer une heure dans la salle de bains chaque matin pour me coiffer.

— Tu aimerais embrasser une bouche aussi… Bon sang ! Rosie, on dirait que tu es maquillée à la truelle.

Cette fois, elle se tourne vers moi. C’est encore pire vu sous cet angle.

— C’est si moche que ça ? me demande-t-elle, l’air paniqué.

— Et si tu t’arrangeais comme tu le fais en temps normal, quand tu bosses au Malt ? lui suggéré-je. Quand Joshua n’est pas là, tu mets moins d’artifices et tu attires les garçons de passage comme des mouches.

— Avec lui, j’ai envie de mettre le paquet. On se tourne autour depuis nos deux ans. On en a vingt-six maintenant, j’ai vu des trains passer, il a roulé sa bosse. Il serait temps de passer aux choses sérieuses.

J’arque les sourcils. Rosie et ses arguments. Ils m’étonneront toujours.

— Ma belle, je ne suis sûrement pas la mieux placée pour te donner des conseils en amour, mais je suis sûre d’une chose : changer pour les autres n’aide en rien dans une relation de couple.

Aussitôt, mes pensées vont vers mon père, à ce qu’il a su toute sa vie et a essayé de modifier en lui pour se conformer à une société à l’esprit étriqué. Le résultat : après son coming out, mes parents se sont séparés. Mon père souhaitait nous préserver des menaces de mort, ma mère et moi. Sans grand succès. Si son métier de chauffeur routier lui a permis d’y échapper, nous, nous avons essuyé le plus gros de cette mentalité arriérée. Cela a été si loin que j’en suis venue à quitter l’Alaska. Seule ma mère est restée dans ma ville natale, et il n’existe pas un jour sans que je m’inquiète pour elle.

— Tu fais peur à voir, lance Rosie en me ramenant à notre discussion. À quoi tu penses ?

Si elle savait. Je n’ai rien dit de ce passé aux amis que je me suis faits ici, dans le Wyoming. Pour me protéger. J’ai prétexté une envie de vadrouiller pour expliquer mon départ de mon État natal.

— À rien, mens-je

— Même pas à Matt ? minaude-t-elle.

Rosie, qui se démaquille, me jette un regard en biais, un sourire narquois affiché aux lèvres. Je reste silencieuse, mal à l’aise.

— Qu’est-ce qui te déplaît chez lui ? m’interroge-t-elle.

— Tout ?

Mentir ne te va pas, me sermonne ma conscience.

— Tu exagères, Charlie.

Je mordille ma lèvre supérieure tandis qu’elle reprend sa mise en beauté. Mes pensées dérivent bien évidemment vers ce brun à la stature d’un colosse transpirant de testostérone et doté d’un sourire ravageur.

Oui, Matt Materson me plaît !

Sa façon de me séduire à chaque fois que nous nous retrouvons tous les deux me donne envie de succomber à ses avances. Cependant, il affirme aussi vouloir tellement plus. Une relation stable, des projets d’avenir. Le rêve de beaucoup de filles. Pas le mien. Pas après avoir connu autant de souffrances suite à la séparation de mes parents. Même si leurs rapports sont restés amicaux aujourd’hui, je n’en demeure pas moins marquée.

— Matt et moi sommes bien trop différents, argué-je. Il veut se marier, fonder une famille et tout ce tas de conneries du même genre.

— Charlie l’indépendante, sors de ce corps ! Parfois, ça fait du bien de savoir qu’on peut compter sur quelqu’un en toutes circonstances.

— J’ai mes amis pour ça, répliqué-je.

— Tu oublies l’intimité.

— Tu oublies la technologie, Rosie. Certaines applications permettent de rencontrer des hommes et de profiter de relations charnelles, sans avoir à se passer la corde au cou.

— Ta vision du mariage est biaisée, ma jolie. Tout n’est pas voué à la catastrophe. Mais cela demande de lâcher prise et de faire confiance à la personne.

Je hausse les épaules. Cette discussion tourne toujours en boucle, et je finis par me taire. Non que je sois à court d’arguments, mais notre vision de l’avenir diffère. Je m’applique à me suffire à moi-même pour éviter les déceptions, quand elle rêve de la robe de princesse.

Et puis, j’ai déjà conscience de tout ce que mon amie énonce. Bien sûr que je repousse l’idée de m’engager avec Matt, car je sais ce que cela signifie pour lui. Je ne suis pas la personne qui peut le lui apporter, pas avec mon vécu. Point barre.

— Matt est un garçon bien, ajoute Rosie. Tu es une fille géniale et, de surcroît, tu m’as déjà avoué le trouver sexy.

Je grogne face à son sourire amusé. J’étais ivre, et je pensais qu’elle aussi. J’ai perdu une occasion de me taire le soir où je lui ai confié ce détail.

— Je suis sûre qu’il est comme tous les mecs : il cherche simplement à me mettre le grappin dessus parce que je ressemble au plus grand défi de sa vie en lui résistant.

— Toi-même, tu n’y crois pas, s’esclaffe-t-elle. Car si c’est bien le cas, cela signifie que si tu cédais, il passerait à autre chose après avoir pris du bon temps. Et ce serait un coup double pour ta vie sexuelle désertique.

Un ange passe. J’ai encore raté une occasion de fermer ma bouche.

— Je n’ai pas envie de quoi que ce soit avec le benjamin Materson. Qu’il garde ses phrases de drague douteuse pour les pintades qu’il ramène dans son lit en temps normal.

OK, là, j’y vais un peu fort. Même mon amie m’observe avec une moue désolée.

— À quand remonte la dernière fois qu’on l’a vu avec une fille ? me questionne-t-elle.

Cela doit faire un an. Depuis le retour de notre séjour entre copains à Salt Lake, il n’a pas eu de rencard avec qui que ce soit. Je n’ai pas le moindre doute sur ce point puisque tout se sait dans notre coin.

Là-bas, il a passé une nuit avec une jeune femme, et le lendemain, il a exprimé le fait que c’était pour clore sa vie de garçon volatil, qu’il aspirait à se construire en tant qu’homme.

Tous nos potes ont ri, sauf moi. Je me souviens de ce moment comme si c’était hier puisque, tout en énonçant sa décision, Matt n’a cessé de me fixer. Je mentirais en disant que cela ne m’a pas chamboulée.

Et comme si ce flash-back n’était pas suffisant, Rosie gigote avant de s’adresser à moi.

— Je dois t’avouer un truc. Mais tu dois me promettre de ne pas répéter que c’est moi qui t’en ai parlé.

Je crains le pire.

— Même si je ne te promets rien, ou que je te dis que je ne veux rien savoir, tu ne pourras pas t’empêcher de me balancer ce que tu sais vu comment tu en meurs d’impatience. Alors, je t’écoute.

— Cette soirée devait être un dîner aux chandelles à la base.

— Pour qui ?

— Matt et toi !

Pour la seconde fois de la soirée, j’arque mes sourcils. Elle plaisante ? Son air sérieux me prouve que non. Tout ça, ce n’est… pas pour moi.

— Seigneur, tout compte fait, je vais rester ici, lancé-je, mal à l’aise à l’idée d’affronter le regard de Matt.

— Même pas en rêve, Charlie ! Si jamais je n’arrive pas à emballer Joshua, il me faudra une issue de secours.

Autrement dit, elle va abuser de l’alcool et je serai la bonne âme pour sauver les apparences. De mieux en mieux !

— Il faut vraiment que je t’apprécie pour accepter de t’accompagner.

— À charge de revanche ! En espérant que tu te laisses un jour une chance de rencontrer un mec bien, plutôt qu’un queutard sur une appli de rencontres !

Je soupire pour toute réponse et me lève.

— Dépêche-toi, Rosie. Je vais faire chauffer le moteur. On part dans cinq minutes.

* * *

Lorsque la porte des Materson s’ouvre, je défaillis. Matt nous accueille, Rosie et moi, avec un sourire étincelant. Il prend toute la place disponible, autant d’un point de vue physique que métaphorique.

Il rayonne dans un tee-shirt noir qui épouse sa carrure impressionnante. Quant à son jean de la même couleur, il laisse apercevoir de puissantes jambes, et je n’ose imaginer la façon dont il moule son fessier. Encore une soirée où jouer à la fille désintéressée va me donner du fil à retordre.

— Bienvenue au bercail, jeunes demoiselles, lance-t-il d’une voix grave.

— T’es sacrément canon ce soir, lance Rosie. Pas vrai, Charlie ?

Elle en rajoute une couche, cette petite pétasse ! J’aurais dû la laisser venir avec sa bouche peinturlurée tout compte fait !

— À tomber par terre, lancé-je sans entrain.

Matt ravale sa bonne humeur subitement et je regrette mon ton. Le blesser n’est pas mon but.

Tandis qu’une légère gêne s’installe, il s’efface pour nous laisser passer.

— Faites comme chez vous, les filles.

Je m’apprête à suivre mon amie pour fuir cette situation, espérant que les autres invités présents vont apaiser cette tension palpable dans chacun de mes muscles tendus.

— Charlie, attends, m’interpelle Matt tandis que Rosie s’éloigne déjà.

Le karma. Il ne manquait plus que lui.

Je retiens ma respiration, comme chaque fois où ma proximité avec son physique puissant suggère de douces promesses.

C’est tout le paradoxe : je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour le tenir loin de moi, pour laisser croire à tous nos amis mon absence d’attirance envers lui, alors que, dans les faits, je mens à tout le monde. Enfin, sauf à moi-même. J’ai plus que conscience de mon attirance pour lui. C’est tout ce que succomber implique qui me maintient du bon côté de la barrière.

— Mmh ?

— T’es vraiment belle, ce soir. Enfin, comme toujours, enchaîne-t-il, maladroit.

Je coule un regard vers lui et me percute à ses prunelles blue jean. Cette couleur me fascine depuis le premier jour où je les ai croisées. À l’époque, je travaillais au Malt Burger comme serveuse, dans une tenue style diner des plus affreuses.

Matt était venu pour boire un verre après une semaine de travail, accompagné du reste de la bande. Une fois leur première tournée consommée, il s’était présenté au comptoir pour discuter avec moi, et il y était resté toute la soirée.

La subtilité était déjà une inconnue pour lui. J’ai beaucoup ri, mais surtout découvert sa personnalité haute en couleur, son humour détonnant et ses nombreux échecs amoureux. Étonnamment, ça m’a plu. Ses déboires dépeignaient le portrait d’un garçon tendre et attentionné.

Quant à ses yeux, ils m’ont hypnotisée.

Comme ils le font à l’instant.

Je ne parviens pas à les quitter. J’oscille entre le besoin de me rapprocher et la nécessité de rester loin de lui pour me préserver.

Même quand il me demande un câlin ou essaye de passer son bras autour de mes épaules en signe d’amitié, je le tiens à distance.

Mais là, mon souffle s’amenuise quand ses doigts cherchent les miens.

Sent-il à quel point je résiste ? À quel point je n’attends qu’une chose : qu’il transgresse ses bonnes manières pour m’obliger à sortir de cette prison dans laquelle je me suis enfermée à double tour ?

Son haleine mentholée, son parfum ambré animent mon corps tout entier.

Perçoit-il ces crépitements au creux de ma poitrine ?

J’ignore si ma discussion avec Rosie m’a remuée plus que je ne le pensais, mais s’il continue, je serai incapable de rester derrière les barrières nécessaires pour protéger mon cœur. Ma peau, elle, est déjà dans l’attente de la caresse rugueuse de sa barbe de trois jours.

— La star arrive, s’esclaffe une voix, coupant Matt dans son élan.

Nina Blackberry apparaît à quelques mètres de nous. Elle descend les escaliers dans une jolie robe couleur brique. Ses cheveux charbon, attachés en natte, font ressortir ses origines indiennes. Ses yeux, tout aussi sombres que sa chevelure, sont soulignés par un trait d’eyeliner bordeaux. Elle est très jolie.

— Salut, Charlie ! s’exclame-t-elle, pleine d’enthousiasme.

Elle m’offre une accolade chaleureuse, puis se tourne vers Matt.

— J’ai déposé mes affaires dans ta chambre. Merci de m’héberger pendant quelques jours.

Une douche froide s’abat sur moi, rafraîchissant la moindre parcelle de mon corps. Elle crèche ici ? Dans sa chambre ? J’ai manqué un épisode ou la série complète !

Rosie a dû se tromper en disant que Matt souhaitait organiser un dîner aux chandelles avec moi.

Et qu’essayait-il de faire à l’instant, alors qu’une fille va squatter son lit ?

C’est exactement le genre de désillusions que l’on cherche à éviter, me rappelle ma conscience.

Nina part telle une tornade vers les autres. Elle les salue avec entrain. Un vrai rayon de soleil. Elle correspond parfaitement à Matt.

Je me tourne vers lui, mal à l’aise.

— Alors, c’est officiel ? lui demandé-je, sans pouvoir m’en empêcher.

Putain, ça ne tourne pas rond chez moi !

— De quoi ?

— Nina et toi.

Une boule se forme dans ma gorge, dans l’attente du couperet. Matt, lui, prend une mèche de mes cheveux et l’entortille autour de son doigt. L’attente, c’est pour m’achever, c’est ça ?

— Je rêve ou tu es jalouse, Goodfire ?

— De Nina ? Pas du tout.

Est-ce ma voix légèrement plus aiguë ou bien ma précipitation qui font sonner faux ma réponse ? Bon sang ! Que l’on me vienne en aide, je m’enfonce !

— Ça te ferait quoi, si c’était le cas ? me demande-t-il, sérieux.

— Tout le monde s’accorde à dire que vous seriez parfaits ensemble, rétorqué-je, espérant ainsi noyer le poisson.

— Charlie, je me fous des autres et tu le sais bien.

Matt baisse les yeux vers mes lèvres avant de les arrimer aux miens. Ce type de regard charmeur me fait l’effet escompté. Envolées de papillons dans le ventre, envie de mordre dans mes lèvres. Le pire ? Il me donne le sentiment d’être unique, d’être la bonne pour lui, d’être cette moitié que tous les contes de fées dépeignent.

— Pourquoi me demander mon avis dans ce cas ? répliqué-je dans une vaine tentative de maintenir le cap.

— Seul le tien m’intéresse, Goodfire. Même si tu n’as pas à t’en faire pour Nina, parce que je vais dormir sur le canapé ce soir, et dans la chambre de Myles les suivants.

Ma petite voix intérieure la plus courageuse me hurle de foncer, de poursuivre cette discussion pour faire éclore ce qui couve entre nous depuis des mois. Les autres tentent de l’étouffer afin d’assurer nos arrières. Un vrai massacre.

— Cette histoire de dîner aux chandelles, c’était un canular, n’est-ce pas ? lui demandé-je, sans réfléchir.

Il lâche ma mèche et se redresse, l’air surpris.

— Qui t’en a parlé ?

— Aurais-tu oublié que tu vivais dans une petite ville ?

Matt détourne le regard, et j’ignore comment interpréter sa soudaine gêne.

— La prochaine fois, je te kidnappe, sans rien dire à personne, grommelle-t-il.

— Tu comptes sur le syndrome de Stockholm pour que je tombe sous ton charme ? plaisanté-je.

Bon sang, Charlie, tais-toi !

Le rire de Matt dissipe mon malaise.

— Drôle, belle, débrouillarde. Quelle corde n’as-tu pas à ton arc, Goodfire ?

L’amour.

Par chance, je n’ai pas besoin de répondre à Matt, hélé par l’un de nos amis.

— Ramène ta fraise pour une partie de billard.

Matt m’offre un sourire contrit.

— Materson, va leur mettre une branlée au lieu de me faire du gringue.

— Pour ça, il me faut mon porte-bonheur. Tu viens ?

Je lève les yeux au ciel, aussi exaspérée de ses techniques de drague douteuse, que désarçonnée par sa facilité à me séduire. Protège-toi, Charlie.


Chapitre 3 / Matt

La chair de poule parcourt mon épiderme après un plongeon dans le lac. Rien de tel qu’un pari entre potes perdu pour me rafraîchir les idées, et dissiper le brouillard dû à l’alcool.

— Tu devrais arrêter de frimer, lance Rosie tandis que je remonte les escaliers menant à la terrasse.

J’attrape une serviette pour me sécher et m’approche de l’endroit où les filles se sont installées.

— Quand j’aurai besoin de ton avis, Emerson, je te sonnerai, répliqué-je.

— Elle a raison, la soutient Nina.

Un sourire éclaire mon visage. Je secoue mes cheveux encore trempés et récolte des hurlements mélangés à des rires. Les filles s’empressent de déguerpir. Sauf une.

— Je n’avais rien demandé, gronde une voix rocailleuse.

Mon attention se porte sur Charlie, la seule à être restée. Un verre de Seven Up à la main, la jolie blonde en provenance d’Alaska semble prête à me repousser dans l’eau à coups de pied au cul. L’idée me plaît. Après tout, je pourrais l’entraîner avec moi.

— Désolé, trésor. La prochaine fois, je te fais mouiller d’une tout autre manière.

Mon amie arque les sourcils, puis éclate de rire. Purée, rien que l’entendre rire me fait bander !

— Sèche-toi, au lieu de dire des âneries, se marre-t-elle.

Elle a raison ! Tu crains, Mickey Junior. Ce n’est pas en sortant ce genre de conneries qu’elle va te prendre au sérieux !

En silence, je m’exécute, puis m’assieds en face d’elle. Je n’ai pas la possibilité de me rattraper pour ma réplique de gros lourd que Rosie et Nina s’installent de part et d’autre de moi.

— Quand Joshua arrive-t-il ? me questionne mon amie serveuse. Tu m’as promis qu’il serait là.

— Il suffisait de demander, lancé-je en retour en apercevant le tant désiré.

Dès que Rosie l’aperçoit, elle se lève pour le prendre dans ses bras.

— Hello, ma jolie, la salue-t-il en la serrant contre lui.

Eux deux seraient une véritable source d’inspiration pour ma belle-sœur, Delilah. Elle pourrait écrire l’une de ces romances où les personnages se tournent autour sans jamais franchir le pas.

— Je rêve du jour où une nana en pincera autant pour moi, lancé-je en feignant ma tristesse.

— As-tu déjà songé à demander à Mason d’effectuer un tableur qui te donnerait un taux de réussite pour chaque phrase de drague merdique que tu sors ? s’esclaffe Nina.

Je coule un regard faussement offusqué vers elle.

— Et toi, les amours ? On en parle, mademoiselle « je virevolte à droite à gauche » ?

— J’ai peut-être quelqu’un, minaude-t-elle.

Je l’observe, intrigué. Ça, elle ne m’en a pas encore parlé.

— Je n’aime pas quand tu me caches des choses. C’est un mec bien, j’espère ?

— Tu le détesterais. Mes parents et ma sœur aussi d’ailleurs, ajoute-t-elle en expirant avec force.

J’ai bien une idée de qui cela peut être, mais je repousse cette possibilité complètement grotesque. En revanche, c’est le moment idéal pour moi de lancer l’opération « only you » et de faire comprendre, sur les conseils de Nina, que je n’aspire à être avec aucune autre femme que Charlie dans ma vie. Raison pour laquelle j’ai rectifié le tir quand elle s’est montrée « jalouse » et que je compte appuyer une fois de plus en ce sens, dès à présent.

— Qu’il fasse gaffe. On ne touche pas à ma petite sœur par alliance, sans avoir affaire à moi.

— Alors, c’est comme ça que tu me vois, Mickey Junior ? rebondit Nina en entrant dans mon jeu. Comme ta petite sœur ?

— T’es une chiasseuse, Blackberry. Il ne peut pas en être autrement.

— Puisque c’est comme ça, je vais voir ailleurs, cher grand frère ingrat !

Mon amie se lève pour rejoindre le reste de la bande, accompagnée par Rosie et Joshua.

Parfait, me voilà de nouveau seul avec Charlie, comme je l’espérais.

Mon attention se reporte aussitôt sur elle. Sauf qu’elle n’est plus en face de moi !

Mon regard parcourt l’horizon, en vain. Je me lève, bien décidé à la retrouver. Tout à l’heure, sa réaction et sa façon de me fixer m’ont laissé penser à une ouverture que j’attends depuis des mois. Peut-être que je me trompe, étant donné mon manque d’objectivité, mais si je ne passe pas à la vitesse supérieure, je ne le saurai jamais.

Après avoir vérifié chaque petit groupe d’un coup d’œil, je descends de la terrasse attenante à la maison pour contrôler le jardin. C’est là que je l’aperçois.

Je rate quelques respirations.

Près du lac, elle se déshabille.

Je n’écoute plus ma raison qui me dicte d’être prudent, je me dirige vers le ponton, ne me laissant guider que par mes envies.

J’en profite pour étudier sa silhouette tant qu’elle ne me remarque pas. J’adore son ventre arrondi, ses poignées d’amour, la rondeur de ses cuisses et de ses bras. Dire que ses formes me plaisent est un euphémisme.

— T’as jamais vu une fille en sous-vêtements ? s’écrie-t-elle en me sortant de ma contemplation.

Merde, pour la discrétion on repassera, Materson !

J’approche d’elle le souffle court et plus que jamais conscient que nous sommes seuls. Les autres ne peuvent pas nous voir à cette distance.

Je regrette amèrement de ne pas avoir réussi à organiser ce dîner aux chandelles comme je l’aurais souhaité.

— Si. Et j’ai même déjà vu des nanas sans fringues. Pourquoi ?

— Alors, ferme-moi cette bouche, grand bêta.

Charlie me frôle quand elle passe à côté de moi pour rejoindre la rive. L’air a du mal à gagner mes poumons tant son geste tend l’intégralité de mes muscles. Et pas que…

Un an que tu n’as pas baisé, et une simple caresse sur le bras t’excite ? Pathétique, se moque mon petit démon.

Je l’envoie bouler pour me concentrer sur le présent. Je ne dois pas merder. Je ne veux pas que du sexe avec elle. Je veux le quotidien, les emmerdes, la complicité, les disputes, les réconciliations. L’apothéose.

Si j’ai d’abord craqué sur ses yeux verts transparents, j’ai fondu à mesure que j’ai appris à la découvrir. Charlie est indépendante, bosseuse, téméraire. Elle a ce caractère inébranlable qui me fascine et je suis sûr qu’une vie entière ne suffirait pas à me lasser d’elle.

Cela a été le problème de chacune de mes relations précédentes. Dès le départ, je savais mes aventures vouées à l’échec. Certaines ont été plus ou moins longues, mais j’ai eu davantage de nuits sans lendemain que de réelles histoires d’amour.

Avec Charlie, je n’ai pas les mêmes ressentis. Si on laisse de côté son insensibilité à mon charme, j’adore sa façon d’être et je me vois sans mal partager un quotidien avec elle.

Le bruit de l’eau me ramène au présent. Sans aucun scrupule, je mate la lisière de sa culotte en coton recouvrant le bombé de ses fesses. Bon sang, j’adorerais les empoigner !

En moins d’une minute, cette vue disparaît sous la surface. Comment Charlie fait-elle pour entrer si vite dans l’eau ? Elle est glaciale !

— Avoue-le, tu es impressionné, me charrie-t-elle.

— Mes bijoux de famille sont rentrés au bercail, plaisanté-je en retour.

Remettre un orteil dans cette glacière ne m’enchante pas, mais l’occasion d’un rapprochement est trop belle pour la manquer.

Déjà en caleçon, j’avance dans le lac tout en prenant de petites pauses. Une fois le niveau du cap fatidique de l’entrejambe dépassé, je me jette à l’eau.

— Ne reste pas statique, me conseille Charlie qui n’a pas cessé de nager.

En deux temps, trois mouvements, mes bras m’emmènent jusqu’à elle. Ses yeux opalins me semblent briller plus que de raison dans la pénombre.

— Est-ce que ça va, Matt ?

— L’eau est froide, au cas où tu n’aurais pas remarqué.

— Beaucoup plus qu’en Alaska.

Charlie me jette un regard en coin, amusée.

— C’est ça, moque-toi de moi !

— Je n’oserais pas.

Son ton faussement offusqué me semble de bon augure. Ne dit-on pas « qui aime bien châtie bien » après tout ?

J’ignore pourquoi elle semble réceptive ce soir. La méthode « only you » fonctionnerait-elle vraiment ? Charlie se sent-elle rassurée par ma prise de position sur la nature de ma relation avec Nina ? J’espère ne pas me faire de fausses idées. Et pour en avoir la certitude, seul un rapprochement plus physique pourra me donner la réponse.

Ne suivant que mon instinct, je réduis la distance entre nous. Sous l’eau, je saisis ses hanches pour la ramener à moi. Charlie ne me repousse pas. Mieux, elle passe ses bras autour de mon cou, puis ses jambes autour de ma taille. Intérieurement, je fais une danse de la joie. L’eau gelée, elle, aide mon anatomie à ne pas dévoiler tout ce que ce contact me procure.

— Tu as pied ? me demande-t-elle dans un souffle.

— Oui, pas toi ?

Elle secoue la tête pour me signifier que non. Si elle avait vraiment la trouille de ne pas avoir pied, elle n’aurait pas nagé dans le lac comme elle l’a fait. Essaye-t-elle de faire la conversation parce qu’elle se sent mal à l’aise ? Elle a juste à me demander de la libérer, elle sait que je ne la forcerais à rien.

— As-tu peur que je te lâche, Charlie ?

Je resserre davantage ma prise comme pour lui prouver que ça n’arrivera pas. Cette proximité nouvelle me procure un sentiment de bien-être incroyable. Je voudrais tant pouvoir la tenir contre moi de cette manière, chaque jour qui passe.

— Tu avais vraiment prévu un dîner aux chandelles ? me demande-t-elle.

— Oui, mais ma chère belle-sœur a raconté à qui veut l’entendre que j’avais la maison pour moi tout seul.

— C’est bien trop romantique pour te ressembler, me nargue Charlie.

— Aoutch ! Mon petit cœur en prend un coup.

Un sourire illumine son visage, et je pourrais passer des heures à le contempler. Néanmoins, Charlie me ramène vite les pieds sur terre.

— Tu gagnerais ton temps à inviter quelqu’un d’autre, Matt.

— Et si je te dis que j’ai tout mon temps, c’est un peu trop, je présume ?

Et pourtant, ce serait si vrai. Je n’ai jamais ressenti ça avant de croiser Charlie au Malt. J’ai tout de suite flashé sur elle, son rire, sa présence, son caractère entier. Et plus j’apprends à la connaître, plus je tombe sous son charme.

C’est ce qui a fait, au fil des mois, que j’ai cessé mes aventures avec d’autres filles, puis arrêté définitivement les rencards depuis un an.

Car en dépit de mon humour gauche, je n’ai pas envie de passer pour un mec lourd. J’aimerais être à ses yeux un homme sur lequel elle peut s’appuyer, un homme sur lequel elle est sûre de pouvoir compter.

Mais là, alors que ses lèvres sont à portée des miennes, il me faut l’avouer : j’éprouve une grande difficulté à ne pas céder à la tentation.

— C’est même un peu flippant, s’esclaffe-t-elle en me sortant de mes pensées.

— Je pourrais raconter des conneries continuellement pour t’entendre rire.

— C’est déjà ce que tu fais, Matt. Tu mériterais la palme d’or du petit rigolo de service.

Sans le savoir, Charlie appuie là où le bât blesse. Je ne plaisante pas en ce qui concerne mes aspirations de vie. Si je n’ai jamais établi de plan de carrière, je suis ce genre d’homme qui sait où il va et ce qu’il veut.

Pourtant, mes proches ne cessent de me renvoyer cette image de fanfaron, comme s’ils se contentaient de rester sur leurs premières impressions de moi.

Mes parents me voient encore comme un enfant turbulent et dans la lune, quand mes frères me considèrent comme le petit dernier. Charlie, elle, a cette image de celui que j’étais quand nous nous sommes rencontrés, et c’est comme si elle ne voyait pas celui qu’elle m’aide à devenir.

— Je ne suis pas nain et je sais être sérieux, affirmé-je.

— Ça, ça reste à prouver, Matt.

— Alors, donne-moi une chance de le faire.

Charlie n’a pas le temps de me répondre que des éclats de voix s’élèvent depuis la terrasse. Une engueulade, génial !

Je me détache d’elle à regret pour regagner le bord.

— La douche d’été est allumée, lui indiqué-je, une fois sorti du lac. L’eau est chaude. Je te rapporte une serviette propre.

Mon amie opine du chef tandis que je me précipite sur la terrasse.

— T’es qu’un idiot ! tonitrue Rosie, en larmes.

— Que se passe-t-il ici ?

— J’ai été maladroit et…, commence Joshua.

Je ne veux même pas savoir.

— Les gars, vous rentrez, tonné-je par-dessus le brouhaha. Nina, tu restes avec elle le temps que j’aille me changer.

Je m’empresse de repousser les mecs à l’intérieur, puis me précipite à l’étage où j’enfile des affaires sèches. Je redescends avec un sweat supplémentaire pour Charlie.

Cependant, quand je regagne la terrasse où sont restées les filles, elle est déjà rhabillée. Elle a sûrement dû prendre la serviette que j’avais laissée après ma première baignade et je maudis mes potes pour cette dispute.

— Tiens, Charlie, prend ce sweat. Tu auras plus chaud.

— C’est gentil, mais j’ai le chauffage dans ma voiture.

Je l’interroge du regard, et la réponse ne tarde pas à venir.

— Je vais ramener Rosie.

La déception me gagne. Moi qui espérais que nous pourrions reprendre notre discussion une fois le conflit géré, je lui offre un sourire sans joie. Si seulement nous avions pu dîner en tête-à-tête !


Chapitre 4 / Charlie

Le bruit des machines est comme un doux ronronnement. L’odeur de la résine de pin embaume tout l’espace environnant. Elle me rappelle le travail du bois que j’effectuais avec mon père avant de quitter l’Alaska.

— Goodfire ! hurle ma patronne.

J’éteins ma tronçonneuse. Gaelle vient à ma rencontre avec un grand sourire. Je l’adore, en dépit de ce qu’on peut dire sur elle. Directrice avec une main de fer, elle n’a pas peur de taper du poing sur la table quand les fournisseurs se montrent coriaces, mais elle sait aussi encourager ses équipes. Je ne pouvais pas mieux espérer en commençant mon travail à la scierie de Riverside.

— Que puis-je pour toi, Jenkins ?

— Je venais voir si tu avançais sur la sculpture de M. Ollivers. Et je dois dire que je suis toujours autant impressionnée par ta précision avec un engin aussi peu maniable.

— La maison de mes grands-parents était entourée d’arbres à abattre pour ne pas se les prendre sur le coin du nez. Ça, lancé-je en désignant l’ours grandeur nature que je confectionne, c’est du loisir, quand tu es en automne et que tout le bois de chauffage a été coupé durant la saison estivale.

— Vraiment ? Il ne fait pas toujours moins cinquante en Alaska ?

Je m’esclaffe, amusée par les a priori des sudistes. J’en ai entendu de belles depuis que j’ai débarqué dans le coin.

— L’hiver et ses aurores boréales me manquent, lui confié-je, nostalgique.

La neige a commencé à tomber sur Saratoga depuis un moment déjà, et ce temps me renvoie à ces paysages que j’aime.

Et puis, cette période de l’année ravive indéniablement mon éloignement avec les miens. Ma grand-mère est décédée quelques mois avant mon départ précipité, mon père sera sur les routes gelées pour livrer des denrées alimentaires aux villages les plus reculés. Quant à ma mère, elle bosse sur les marchés ; la période de Noël est une des plus chargées.

— Tu rentres chez toi pour les fêtes ? me demande Gaelle.

C’est la question qui fâche et qui m’a été posée une bonne dizaine de fois, cette année encore. Malgré mon envie de revoir ces visages familiers, y retourner signifierait affronter à nouveau les regards en biais, les menaces, au point que ma mère m’a fait promettre de ne pas revenir.

Alors, comme à chaque fois, je sers le mensonge le plus réaliste que j’ai en stock.

— Non, le temps sera trop mauvais pour atterrir, expliqué-je. J’irai au printemps, peut-être. Et toi, quoi de prévu pour les réveillons ?

Au-delà de son statut de patronne, Gaelle et moi discutons beaucoup, une fois la journée de travail terminée. Elle s’est confiée à moi récemment, sur sa famille qu’elle qualifie de dysfonctionnelle. Son père dirige une station de ski du côté de Salt Lake City, et leurs rapports ne sont pas au beau fixe. Son frère, lui, est un électron libre, qui aimerait se lancer dans la musique. D’après Gaelle, il est doué, mais bien trop caractériel pour y arriver. Quant à sa mère, elle subit les matchs de ping-pong entre les deux hommes.

— Plutôt crever que d’aller le passer en famille, lâche Gaelle. Je vais m’envoler pour le Brésil, histoire de me ressourcer au soleil. Je te proposerais bien de venir, mais j’imagine que tu préfères te jeter dans de l’eau glacée plutôt que de te faire bronzer.

— Tu vises juste. Rien de tel qu’un bain gelé pour se sentir revigorée.

Gaelle secoue la tête, amusée. Moi, je replonge directement dans la soirée de samedi dernier. J’avais besoin de m’éloigner du groupe, de me retrouver un peu seule. Je ne m’attendais pas à ce que Matt me trouve ni à ce qu’il me suive dans le lac.

Rien que tous les deux, suffisamment éloignés des autres pour la première fois, je n’ai pas su résister à son charme quand il s’est rapproché de moi. Surtout à cause de ses mots : drôle, belle et débrouillarde. La façon dont il m’a dépeinte me donne le sentiment de valoir quelque chose. Et sans cette prise de bec entre Joshua et Rosie, j’aurais abaissé plus de barrières que je ne l’aurais voulu.

Ses bras autour de moi, son corps contre le mien, j’ai ressenti toutes les promesses de moments charnels. Sa voix grave, la puissance de son étreinte. Sa demande de lui laisser une chance.

Une part de moi a terriblement envie de céder, l’autre se remémore des évènements passés, comme ma mère qui s’effondre au départ de mon père.

Je me souviens aussi quand ce dernier nous a serrées dans ses bras, juste avant de partir de la maison. Cela ressemblait à un adieu, et les quelques SMS ou appels que nous échangeons quand il capte au fin fond de l’Alaska me confirment ce sentiment terrible d’absence chaque jour qui passe.

— Quand penses-tu avoir terminé ton chef-d’œuvre ? m’interroge ma patronne, me sortant de mes pensées.

— D’ici la fin de semaine. J’ai déjà anticipé sur le transport. Le client l’aura avant Noël, comme convenu.

— C’est parfait, Charlie ! Bon, je te laisse bosser. Je vais faire le point avec Monsieur Grincheux, concernant le chantier du côté d’Albany.

Monsieur Grincheux, autrement dit : Sam McFinley. Gaelle recherchait un constructeur avec qui collaborer pour développer une branche dans le secteur des maisons durables. Elle ne s’attendait pas à tomber sur un homme des cavernes.

Ces deux-là sont comme chien et chat, à s’en mettre plein les dents. J’ignore s’ils couchent ensemble, mais s’ils passaient à l’acte, leurs parties de jambes en l’air seraient explosives, à n’en pas douter.

Je secoue la tête, consciente de mes pensées ridicules. Au lieu d’imaginer la vie sexuelle des autres, il vaudrait mieux songer à la mienne. Ou pas.

Je rallume ma tronçonneuse et me concentre sur ma sculpture. Rien de tel que de travailler le bois ou de m’occuper des animaux que j’ai récupérés pour m’évader. J’ai besoin d’avoir l’esprit occupé, plutôt que de penser à l’état actuel de ma vie sentimentale.

* * *

Je remonte l’allée de ma maison, les bras en feu. J’ai achevé la sculpture grandeur nature de l’ours qui recevra demain son vernis de protection.

Quand j’aperçois un véhicule familier dans mon allée, je devine déjà pourquoi son propriétaire vient me trouver. Pitié, non.

Sans attendre, je me gare et saute de mon pick-up.

— Je t’attendais, lance Corey avec un sourire charmeur.

— Me voilà, maintenant, tu peux repartir.

Je le dépasse sans même le saluer, bien décidée à fuir tout contact humain pour la soirée.

— Goodfire ! m’interpelle-t-il.

— MagNusson !

Je me retourne, croise les bras sur ma poitrine et l’observe quelques secondes, le regard rempli de dédain. Cela ne le refroidit pas. Il avance dans ma direction jusqu’à se planter devant moi.

— J’avais une question, déclare-t-il.

— Laisse-moi deviner : au sujet de Nina ?

Il est sorti avec la benjamine Materson et tente de remettre le couvert. J’ignore pourquoi il pense que je peux l’aider. Ai-je vraiment l’air d’une conseillère matrimoniale, sérieux ?

— J’ai appris pour la soirée chez Matt, me confirme Corey. On m’a dit que Rosie et toi vous étiez reparties. Je voulais savoir si d’autres filles étaient présentes ? Ou d’autres gars…

Après sa dispute avec Joshua, j’ai consolé mon amie toute une partie de la nuit avant de rentrer chez moi. Cet idiot a essayé de la rendre jalouse en parlant d’une fille rencontrée sur les réseaux sociaux. Il a mis le doigt dans un engrenage dont il n’a pas réussi à se sortir. Et j’ai eu bien du mal à lui trouver des circonstances atténuantes.

Le lendemain, Rosie a débarqué en furie chez moi. Ayant été à la pêche aux infos, elle a appris de « source sûre » que la benjamine Blackberry avait bien dormi sur place avec Thomas et Joshua dans le même lit. Cette info m’a valu un dimanche après-midi à tenter de la calmer.

Matt, lui, a préféré le canapé, me rappelle ma conscience.

— Corey, tu te fais du mal pour rien.

— Tu crois qu’elle…

Mon ami lâche un soupir au lieu de terminer sa phrase. Les mains dans les poches, il mâchouille sa lèvre inférieure. Il me fait de la peine.

Si Nina et lui se sont fréquentés par le passé, Corey a compris un peu tard qu’il en pinçait beaucoup plus pour elle qu’il ne le pensait. Depuis, il tente désespérément d’attirer son attention. Sauf que la benjamine Blackberry est un électron libre. Autrement dit : autant qu’il pisse dans un violon, cela aura le même effet.

C’est un peu ce que tu fais subir à Matt, me pique mon petit diable.

Je dégage mon ange et son double satanique dans un coin de ma tête.

— Tu devrais interroger les garçons, suggéré-je.

— Ils ne me diront rien. Tu ne pourrais pas discuter avec Matt, toi ?

Et puis quoi encore ? Lui tirer les vers du nez sur l’oreiller ?

Si mon ami ne l’évoque pas, je suis certaine qu’il y pense. Il serait prêt à tout pour glaner des infos, étant donné son absence, contraint d’aider des proches dans l’État voisin pour un déménagement.

— Je t’adore, Corey, mais sa façon d’agir avec moi est suffisamment compliquée à gérer sans que je m’en rajoute une couche.

— Alors, tu ne veux pas savoir s’il s’est passé quelque chose entre Matt et Nina ? me questionne Corey.

Je me retiens de rire et de lui parler des allusions peu subtiles de Matt au sujet de son rapport vis-à-vis de la benjamine Blackberry. Même si en y repensant, je retiens difficilement un sourire bête sur le visage. Silencieuse, j’arque les sourcils pour m’éviter des questions et une discussion sans fin.

— Corey, tu devrais te montrer direct avec Nina. Ne pas tourner autour du pot. Tu as envie de plus ? Dis-le-lui.

— Et si ce n’est pas réciproque ?

— Si tu commences à faire des plans sur la comète au lieu de t’en tenir aux faits, tu ne pourras pas avancer. Te montrer transparent avec elle te permettra d’avoir une réponse claire, et de passer à autre chose le cas échéant. Ça fera mal, mais au moins, tu sauras à quoi t’en tenir. Plus tu attends, plus ce sera difficile. Et douloureux.

Corey ouvre la bouche, puis la referme. Oui, il va falloir arracher le pansement, mon grand !

— Merci, Charlie, finit-il par dire.

— Viens te faire botter le cul quand tu veux, MagNusson.

Corey se marre.

— Je te propose un café ? Une bière ?

— Rien, Charlie, merci. J’ai bien compris que tu voulais rester seule, me taquine-t-il.

Il se dirige vers son pick-up après m’avoir offert une accolade. C’est un aspect que j’apprécie chez les garçons ; au contraire des filles, ils sont capables de ne pas épiloguer pendant des heures sur un même sujet. Ce qui explique pourquoi j’ai peu de copines. Même Rosie a parfois le don de m’agacer. Vais-je abandonner mon téléphone quelque part dans ma maison ce soir pour « manquer » ses textos au sujet de Joshua ? Probablement.

J’ai beau ne pas porter Nina dans mon cœur, pour sa proximité avec Matt, et parce que j’envie sa façon d’être aussi libre, je ne la crois pas garce au point de faire un coup pareil à notre amie.

— Si jamais j’ai des infos, je t’envoie un SMS ? me questionne Corey, avant de grimper dans son véhicule.

— Pas la peine, lui assuré-je. Les ragots de Saratoga viendront jusqu’à moi.

Et il n’y en aura aucun concernant un certain beau brun. J’en suis persuadée.


Chapitre 5 / Matt

La neige recouvre tout. Assis sur la balancelle, sous la véranda, avec mon café en main, j’observe le lac en contrebas de la maison. Bon sang, ce que j’aimerais y retourner avec Charlie !

Je ne cesse d’y penser depuis samedi dernier, et d’imaginer toutes les suites possibles si l’altercation entre Rosie et Joshua n’avait pas eu lieu.

Quelle idée a-t-il eu de dire qu’il avait possiblement rencontré quelqu’un pour voir sa réaction ? Non, mais quel idiot ! Ça ne me viendrait pas à l’esprit de « jouer » sur ce terrain-là avec Charlie. D’autant plus après son ouverture une fois que je l’ai rassurée au sujet de ma relation amicale avec Nina.

Une vibration me sort de mes pensées. Quand j’aperçois le prénom, je me redresse aussitôt et décroche sans attendre.

— T’es bien matinale, Goodfire.

— T’es dispo pour un coup de main… urgent ?

Je me crispe dès que je décèle la détresse dans sa voix.

— Il se passe quoi ?

— J’ai le toit de mes pensionnaires qui a cédé sous le poids de la neige.

— Merde ! Est-ce qu’ils vont bien ?

Je termine mon café d’une traite, puis commence à me diriger vers ma chambre à l’étage, tout en écoutant la réponse de Charlie.

— Ouais, plus de peur que de mal. Sauf qu’il fait sacrément froid. Je les adore, mais pas dans mon salon. Gus, pas le torchon !

Je m’esclaffe en entendant Charlie gronder sa chèvre naine, recueillie chez elle depuis cet été, après un incendie qui a ravagé une maison au sud de Riverside.

— Je me change et j’arrive, affirmé-je en entrant dans ma chambre. Tu as de la chance que je ne bosse pas ce vendredi !

— T’es un ange, merci, Matt. Personne d’autre n’est dispo et je ne me voyais pas faire ça toute seule.

Aïe ! Autrement dit, je suis la dernière roue du carrosse. Cependant, je ne m’avoue pas vaincu. Peut-être vais-je pouvoir tirer profit de cette situation, en jouant sur la corde sensible.

— Si je suis le dernier de ta liste, je me vois contraint d’émettre une condition.

— Tout ce…

Un sourire éclaire mon visage, avant d’entendre un blanc. Dommage, j’y étais presque.

— Je crains le pire, lance Charlie.

— Je viens si tu acceptes ce dîner aux chandelles, avec moi.

Elle grogne et je ne peux réprimer un rire. J’ai conscience d’être lourd avec cette proposition, mais si elle souhaitait vraiment que je m’arrête, elle me le ferait savoir. Charlie a suffisamment de tempérament pour me remettre à ma place. Je suis persuadé de lui plaire au vu de notre rapprochement. Et puis je n’ai rien à perdre à tenter le coup.

— Condition acceptée, me confirme-t-elle après un temps de latence. Tu peux être là dans combien de temps ?

Mon poing se lève en signe de victoire, mais je regagne vite mon sérieux.

— D’ici vingt minutes, affirmé-je avec aplomb.

— Je t’attends. Merci, Matt.

Charlie raccroche et je n’ai jamais été aussi heureux de ce temps de merde.

* * *

Je retire ce que j’ai dit. Cette neige est un calvaire. Ou bien est-ce la tôle que je porte à bout de bras tandis que Charlie la fixe sur son support ?

— T’as fini ? râlé-je.

— Encore deux ou trois vis, Materson.

J’ai beau avoir l’habitude de marteler le métal, mes biceps sont en feu. Alors, comme quand la fatigue musculaire se fait sentir quand je travaille, je me focalise sur ma respiration. Juste ma respiration. Inspire. Expire.

— Wow ! lâche Charlie. Je ne t’avais jamais vu aussi concentré !

Je relève la tête et découvre son minois affublé d’un sourire étincelant.

— Tu peux lâcher, tout est maintenu comme il faut, m’explique-t-elle.

Lorsque je replie mes bras, un grognement m’échappe. Cependant, j’aperçois mon amie glisser sur le toit flambant neuf de son enclos à chèvres. Mes mains sur sa taille, les siennes sur mes épaules, je m’emploie à la réceptionner.

— Merci, Matt.

Charlie tente de se détacher de moi, néanmoins, c’était sans compter sur ma prise ferme. Durant une fraction de seconde, ses prunelles me fixent et j’ai le sentiment d’y voir un appel. J’aurais besoin de plus de temps pour lui demander l’accord verbal de fondre sur sa bouche, teintée d’un rose délicieux. Malheureusement, le chef du cheptel me ramène à la réalité.

— Gus, pas mes fesses ! s’écrie Charlie en gesticulant.

Je la relâche pour qu’elle puisse repousser la chèvre. Tu me le paieras, petit !

— Il m’a bouffé mes deux poches arrière la semaine dernière, gronde-t-elle. Oui, monsieur bouffeur de fesses, c’est de toi que je parle.

Tandis qu’elle engueule Gus, je ne peux retenir ma réplique.

— Il n’est pas le seul à lorgner dessus, la taquiné-je.

Mon amie me jette un bref regard en coin avant d’arquer les sourcils. Je dois être maso, mais j’adore la façon dont elle réagit à mes vannes douteuses.

— Je t’offre un truc à boire ? propose-t-elle en commençant à rassembler ses outils.

— Ne t’y sens pas obligée. Je ne suis pas venu pour obtenir quoi que ce soit en retour.

— Tu oublies le dîner aux chandelles, réplique-t-elle, l’air mutin.

— Rien ne t’y contraint, lui assuré-je en m’essuyant les mains sur mon pantalon. Accepte uniquement si tu en as envie.

— Je rêve ou tu me laisses une opportunité de me rétracter ?

Je hausse les épaules, ne sachant pas quoi lui répondre. J’ai envie de ce dîner, de lui montrer que je peux être un gentleman en plus du clown de service. En revanche, j’ai suggéré l’idée de manière un peu bancale. L’y forcer ne me plaît pas.

— J’ai lancé ça comme ça, parce que tu m’as appelé en dernier. Mon petit cœur saigne, Charlie.

J’accentue mon rôle de drama queen en posant une main sur mon torse. Mon amie s’esclaffe de ce rire rauque que j’affectionne tant.

— Tu m’impressionnes. Tu as toujours le mot pour rire et essayer d’alléger une situation, même si souvent ce sont des blagues vaseuses qui sortent de ta bouche.

— Je peux faire d’autres choses avec ma bouche, trésor, lancé-je en lui décochant un clin d’œil surjoué.

Charlie pouffe tandis que nous approchons de sa maison.

— Tu ne t’arrêtes jamais ?

— J’ai grandi avec deux frangins, je te rappelle. Il m’a fallu m’imposer en tant que petit dernier. J’ai donc des années d’entraînement en réparties derrière moi. Avec la puberté, j’ai pris le pli de charmer ces demoiselles avec mon tact, voilà tout.

— As-tu déjà pensé à rassembler toutes tes répliques dans un bouquin ? Ta belle-sœur pourrait t’aider.

— Mason refuserait de me prêter Delilah.

— Il aurait peur qu’elle le quitte pour s’éloigner de ton humour douteux, j’imagine, me charrie-t-elle.

— Ça, ça ne risque pas. Elle ne le larguera jamais. Tout comme Myles finira ses vieux jours auprès de Noreen. Pour le meilleur et pour le pire.

— Pour le meilleur et pour le pire ? Tu crois à ce genre d’histoires romantiques ?

J’ai une idée très précise de ce que j’attends d’une relation de couple en ayant pour exemple la relation stable de mes parents ou celles de mes frangins. Le mariage ne m’effraie pas, mais le ton soudain plus sérieux de Charlie, si. Il me dissuade de lui affirmer ma position.

— Difficile à dire, je n’ai jamais eu de relation très longue.

Charlie m’offre un sourire timide, mais ne rebondit pas. Mon honnêteté me dessert peut-être. Cependant, je préfère me montrer cohérent plutôt que de raconter des bobards et m’emmêler les pinceaux. Ma franchise ne plaît pas toujours, en revanche, mon amour propre s’en porte bien mieux.

Nous entrons dans sa pièce de vie par la baie donnant sur son jardin. Une chaleur réconfortante nous accueille.

Ici, c’est un peu comme chez moi. J’ai ce sentiment dans chacune des maisons que j’ai aidé à construire, comme celle de Noreen et Myles, ou encore celle de Thomas. Bientôt, qui sait, je participerai au projet de Joshua et Rosie si ce dernier arrête de faire des bourdes.

Nous retirons nos chaussures, puis Charlie me fait signe de m’installer à son îlot de cuisine. Une fois assis, je relance notre discussion.

— Pour en revenir à ce bouquin, admettons que Delilah accepte, elle aura besoin d’un listing de mes meilleures réparties. Comme tu es mon interlocutrice favorite, peut-être que tu serais en mesure de te souvenir de certaines d’entre elles ?

Charlie sort de son frigo deux Budweiser qu’elle décapsule. Nous trinquons et buvons une gorgée durant laquelle je ne peux m’empêcher d’observer à la dérobée ses lèvres autour du goulot. Oh, Seigneur, épargnez-moi cette vue diablement sexy !

— Peut-être, finit-elle par me répondre. C’est vrai qu’avec toi, j’ai un joli panel de tout ce qu’il ne faut surtout pas dire à une fille.

Son air fermé m’alarme. Il dénote avec sa bonne humeur durant notre session travaux et j’ignore si cela a un rapport avec ce que j’ai dit. J’aimerais comprendre son changement d’attitude pour lui présenter des excuses si besoin.

— Charlie, est-ce que…

— On pourrait avoir un vrai succès avec un ouvrage comme celui-ci, me coupe-t-elle comme si je n’existais plus. On l’appellerait : Comment draguer pour les nuls, les phrases interdites.

— Ah, ah ! Très drôle, Goodfire ! lâché-je, ironique, tandis qu’elle se marre.

— Sérieusement, Matt, as-tu déjà conclu en balançant ce genre de conneries ? Avec une fille sobre, je précise.

J’ouvre la bouche, avant de la refermer. Elle y va fort et je crains les suites de notre conversation. Mais, encore une fois, quitte à marcher sur des œufs, autant me montrer honnête.

— Jamais, avoué-je.

Charlie se marre, pas moi. Cette mesquinerie ne lui ressemble pas, et je me demande bien quelle en est l’origine.

— Le score est minable, je le reconnais, lancé-je. Mais si j’avais voulu, une fois, ça aurait pu.

— Comment s’appelait la fille qui a « failli » tomber dans le panneau ?

Mon sourire s’efface en une seconde. J’aurais mieux fait de me taire.

Je reprends une gorgée de bière pour me donner un peu de répit. Assume mon grand, se moque mon petit démon.

— Nina.

Charlie manque de s’étouffer avec sa bière. Une fois sa quinte de toux passée, elle me questionne.

— Blackberry ?

— La seule et l’unique. Heureusement, j’ai évité cette énorme connerie.

— Tu veux dire qu’elle t’a empêché de la commettre ?

L’animosité dans la voix de Charlie ne m’échappe pas. Elle me réconforte dans le fait qu’elle n’aime pas ma proximité avec d’autres filles. Cela me permet de garder un peu d’espoir malgré son étrange comportement.

— Oui, et non. Je serais incapable de… Beurk, rien que d’y penser, ça me dégoûte. Nina est comme une petite sœur à mes yeux.

— Et tu as tenté de la séduire, rebondit Charlie, suspicieuse.

— Pas vraiment, en fait. Elle venait de vivre une déception amoureuse compliquée. J’espérais lui redonner confiance en elle en la draguant un peu, sans aucune arrière-pensée. Mais… ivre, Nina est une vraie chaudière. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle se déshabille et…

— Stop, je t’en prie, arrête-toi ! Je ne veux rien savoir.

Malgré un léger sourire aux lèvres, le visage de Charlie est complètement crispé. J’aimerais comprendre ses réactions pour mieux agir en conséquence.

— J’ai dit mot pour mot ta première phrase. Ensuite, on s’est tapé un énorme fou rire, et je lui ai filé un tee-shirt pour dormir. Cette peste a bavé sur mon oreiller pendant que je me défonçais le dos sur le canapé. Nous n’avons jamais dormi dans le même lit.

Malgré ma précision, Charlie garde le silence. Je l’ai perdue avec cette révélation et je partage ce sentiment dans un tout autre sens. Elle souffle le chaud et le froid, sans que je saisisse ce qui enclenche ces twists. C’est comme si elle mettait des barrières de sécurité en réaction à ce que je dis ou fais. Comme si elle avait peur.

Laisse-lui de l’espace, me souffle mon instinct.

J’ai besoin de réfléchir à cette nouvelle hypothèse à tête reposée. Si elle est dans les parages, je vais continuer à vouloir amuser la galerie ou bien à lui confier des détails sur mes relations passées en dépit de la raison. Je termine donc ma bière d’une traite, la repose sur la table, puis me relève.

— Tu m’appelles si tu as le moindre souci.

— Mmh.

— Charlie ?

Mon amie relève les yeux vers moi. Sa tristesse ne m’échappe pas. Elle me comprime la poitrine sans que j’en comprenne l’origine. J’aimerais l’interroger, mais le moment ne s’y prête pas.

— Merci d’être venu, Matt.

— Je ferai tout ce que je peux pour toi, Goodfire.

Ma réponse me donne l’impression d’être un putain d’idiot de chien. Le pire ? Ça ne me dérange même pas. Cette fille me rend complètement maboul !

À suivre…


Résumé

Quand s’aimer ne suffit pas.

« Petit » dernier d’une fratrie, mon quotidien est rythmé par mon travail de maréchal-ferrant, ma famille et ma bande de potes. Sans oublier Charlie.

Elle a conquis mon cœur au point où le besoin de suivre l’exemple de mes frères s’est fait ressentir : avec elle, j’ai envie de me poser.

Problème : non seulement elle semble résister à mes charmes, mais, à quelques semaines de Noël, une surprise de taille débarque dans ma vie. J’ai nommé Aubrey, ma fille de quatre mois.

Face à la situation, Charlie m’offre une main tendue inespérée en m’hébergeant, le temps pour moi de prendre mes marques et d’annoncer cette nouvelle à mes proches. Rien ne m’épargne, pourtant.

Contraint d’élever Aubrey seul, j’apprends mon nouveau rôle tout en luttant contre mes sentiments pour la jolie Alaskaine. Exarcerbés par notre cohabitation, cela devient mission impossible quand elle m’avoue les partager !

Mais d’un évènement qui l’a obligée à fuir sa ville natale, Charlie garde les stigmates de souvenirs dont elle refuse de parler.

Parviendrais-je à gagner sa confiance ou bien devrais-je renoncer à elle pour prioriser ma fille ?


En quelques mots

Friends to lovers // Cohabitation // Père célibataire // Petite ville

Dans ce troisième et dernier opus de la série  » Materson’s Love, découvre Matt, le benjamin des trois fils Materson. Prépare-toi à tomber amoureuse de cet homme inébranlable, prêt à affronter n’importe quel coup du destin avec une force qui lui vient du cœur, plus que de ses muscles. 


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