Burn for Love – Extrait exclusif pour les Papoteuses

1. Bad idea

Millicent

Vendredi 11 février 2022

Je sonne chez Nahia pour lui garder son fils avec dix minutes de retard. Elle va me tuer, c’est certain ! La faute à mon dernier rendez-vous de la journée, qui m’a retenue plus longtemps que prévu. En plus de gérer leur emploi du temps, je finis toujours par devenir l’oreille attentive à qui mes clients se confient.

Influenceurs dans divers domaines, ils ne parviennent pas toujours à conserver la distance nécessaire entre leurs émotions et les marques qu’ils présentent. Si, pour certains, cela signifie énergie et implication positives, pour d’autres, le rythme engendre du stress. Quand, en outre, ils manquent de confiance en eux, je me dois de les épauler.

Leur réussite assure mon gagne-pain, mais cela ne me rend pas moins humaine à leur égard. Je les comprends. Moi-même, je m’accepte avec difficulté et je travaille sur ce point chaque jour.

Avec mon mètre quatre-vingt‑cinq, je ne passe pas inaperçue. Avec ma silhouette voluptueuse non plus.

— Qu’est‑ce que tu fous là ? tonne une voix qui me sort brusquement de mes pensées.

Je lève les yeux vers celui qui a ouvert la porte, et mets plusieurs secondes à réagir.

— Je viens garder Keilan. Et toi, que fais-tu ici ? Je dois m’occuper de toi aussi ? lancé-je avec piquant.

— Très drôle, ma grande. Je m’occupe du gamin. Mais… vas-y, je t’en prie, entre !

Je passe en force devant cette montagne nommée Ackley, bien décidée à ne pas me laisser emmerder. Si Nahia m’a demandé de garder son fils, c’est bien parce que…

Je m’arrête dans mon élan.

— La connasse ! juré-je en comprenant qu’elle me l’a fait à l’envers.

— Ton langage ! me reprend aussitôt Ack, toujours à la porte.

Je pince les lèvres, aussi agacée d’être grondée comme une enfant que par le piège tendu par mon amie.

Je vais la tuer !

Elle a sûrement cru bien faire, à l’approche de la Saint‑Valentin. Elle se sent coupable de filer le parfait amour avec Kade, son chéri, tandis que je reste célibataire, en mal d’amour.

Et surtout en mal de cet abruti dAckley !

Nahia sait à quel point son ancien colocataire me plaît. Lui et moi sommes sortis ensemble, il y a un an, et on ne peut pas dire que ça se soit bien terminé.

— Tu peux rentrer chez toi, Joe, je ne te retiens pas.

— Tiens, c’est nouveau, ça ? raille Ackley.

Je me retourne, prête à lui répondre vertement, et remarque son sourire en coin, ainsi qu’une lueur de malice qui traverse son regard. Alors, je m’abstiens.

— Y a que Nahia qui me surnomme comme ça, poursuit‑il tout en se rapprochant. J’en déduis que vous avez parlé de moi.

Il m’étudie de haut en bas, et je maudis la chaleur que je sens me monter aux joues. Devant ce combo homme grand, musclé, iris verts et barbe de trois jours, je deviens aussi molle que de la gelée anglaise.

Heureusement pour moi, il ne s’attarde pas et regagne la pièce de vie. Je prends plusieurs secondes pour retrouver contenance, puis le rejoins.

Avachi sur le canapé, il se concentre sur un match de basket dont il a coupé le son. Je cherche Keilan, mais ne l’aperçois pas.

— Il est déjà couché ? demandé-je tout bas.

— Oui et, a priori, la sonnette ne l’a pas réveillé.

Je ne relève pas et saisis l’appareil de surveillance, sur lequel on voit le petit poisson parfaitement endormi. Lorsque je le repose, je ne peux m’empêcher de jeter un œil en direction de son baby-sitter. Manque de chance, il semblerait que nous ayons eu la même idée. À cette différence que le regard d’Ackley dévie vers mon décolleté.

— Je t’en prie, ne te gêne surtout pas !

— Si tu veux pas que je les voie, cache-les, rétorque-t‑il avec désinvolture.

Avant, j’aurais fui, dans une situation comme celle-ci. Je n’assumais pas mon corps. Aujourd’hui, ma relation avec moi-même a beaucoup évolué. Si je ne m’accepte pas telle quelle tous les jours, le rejet d’Ackley, il y a quelques mois, m’a donné la claque dont j’avais besoin. Je travaille chaque jour à m’aimer comme je suis.

— Aux dernières nouvelles, ta moto repose sur sa béquille, répliqué-je en désignant de l’index son entrejambe. Je ne voudrais donc pas te priver d’un agréable spectacle.

— Mauvaises infos, ma grande.

À la façon dont il se renfrogne, j’exécute mentalement un twerk chaloupé, car j’ai, semble-t‑il, visé juste. Il reporte son attention vers l’écran de télévision.

Quelques secondes défilent dans une tension particulière. Mon regard se tourne dans la même direction que le sien, tandis que mon corps perçoit sa chaleur à lui.

— Dommage, finis-je par souffler.

Ce simple mot éveille mes sens et mes souvenirs. Si je m’en veux de ne pas avoir eu le courage de demander à Ack pourquoi il m’a quittée, je ne regrette aucun instant partagé avec lui. En atteste mon ventre qui se contracte lorsqu’il glisse la main sur ma cuisse, ma peau qui frissonne lorsque je sens sa bouche près de mon oreille.

— Joue pas avec le feu, Millie.

Sa voix grave s’insinue jusque dans la pointe de mes seins, qui réagissent au quart de tour. Je déglutis et tourne la tête vers lui pour capter son regard. L’intensité avec laquelle il me fixe m’aurait intimidée, avant ; aujourd’hui, elle m’allume plus que tout.

— Et si je te dis que je n’ai pas peur de me brûler, Ackley ?

Il expire bruyamment et fronce les sourcils. J’en déduis que ma réponse ne lui plaît pas.

Hors de question que je sois de nouveau en position de vulnérabilité face à lui, je prends les devants et me lève sans attendre. Je ne voulais pas le revoir, consciente que mon attirance pour lui referait surface, en dépit de notre rupture. Mon cœur bat la chamade, j’espère qu’il me retiendra ou me suivra. Malheureusement, je suis dehors en moins de deux minutes, mon sac sous le bras et mon incompréhension pour seule compagnie.

Je grimpe dans ma voiture, l’esprit ailleurs. La déception m’envahit à mesure que les secondes s’envolent. Ackley n’est pas le genre de mec à courir après quelqu’un, je le sais, pourtant je ne cesse d’espérer.

À croire que jaime me faire du mal !

J’extirpe mon téléphone de mon sac et tape un texto :

Ack gardera Keilan, ce soir, mais si tu as besoin d’une baby-sitter une autre fois – à condition que je sois la seule à m’occuper de ton petit poisson – je suis ta femme 😉

Un soupir m’échappe, puis je démarre ma voiture afin de rentrer chez moi. Je compte sur un restant de glace au congélo pour me consoler, et pour étouffer l’incendie que ce mec aussi hermétique que sexy a allumé en moi.


2. Not for me

Ackley

Samedi 12 février 2022

Calé dans mes bras, Keilan boit son biberon, le tenant seul comme un grand, après avoir dévoré ses fraises. J’adore ce petit gars. À tout juste deux ans, il est aussi solaire que sa mère, mais je ne le dirai jamais à l’intéressée. Nahia me ferait sûrement un câlin pour ça, et c’est hors de question.

D’un geste machinal, j’attrape mon téléphone et parcours mes mails. Un message de Nahia m’arrive alors :

On arrive dans deux minutes.

Je me marre devant la photo associée au surnom que je lui ai donné, après l’une de nos nombreuses discussions. Elle me surnomme Joe, comme le gorille dans le film Mon ami Joe. Ce qui correspond bien à mon côté grognon, je dois l’admettre. Moi, j’ai choisi celui de Jacques pour elle, en référence à la crevette de Le Monde de Nemo, parce que celle-ci a des origines françaises comme Nahia.

En attendant le retour des heureux parents de Keilan, je fais défiler les quelques messages que nous avons échangés hier soir. Ma meilleure amie va me voler dans les plumes, lorsqu’elle sera revenue de sa sortie en amoureux avec Kade, mon pote, ancien champion de surf, que j’ai connu avant elle.

Jacques : Qu’est-ce que tu as encore foutu avec Millie ?

Moi : Mêle-toi de ton cul, la crevette !

Jacques : Et toi, arrête de te voiler la face…

Moi : Faut que tu te calmes sur Mulan, Hiahia. Tu vas finir par ressembler à l’entremetteuse toute moche !

Je me fends la poire tout seul. Nahia étant fan de Disney, j’ai pris l’habitude de la charrier avec toutes sortes d’allusions aux dessins animés de cette firme.

Sur mes genoux, Keilan baragouine en mâchant sa tétine, et je fais mine de comprendre. J’adore m’occuper de lui lorsque ses parents ont besoin de prendre du temps pour eux.

En revanche, je ne m’attendais pas à ce que sa machiavélique mère s’arrange pour inviter Millicent. La revoir, ça a été…

Elle était déjà jolie quand je l’ai rencontrée lors d’un shooting pour une marque, il y a trois ans, mais là elle semblait tellement plus sûre d’elle.

Beaucoup trop séduisante.

Je lance la tête en arrière tout en m’admonestant. Les raisons pour lesquelles j’ai mis un terme à nos rendez-vous n’ont rien d’un hasard, sauf que je suis retombé dans mes vieux travers dès que je l’ai aperçue. Impossible de ne pas étudier ses courbes. J’ai toujours pris plaisir à la charmer, alors que je ne devrais pas.

Elle nest pas pour moi.

Notre conversation n’avait d’autre sens qu’une provocation réciproque. Je n’aurais pas dû réagir, pas dû lui toucher la cuisse. Je n’ai bien agi qu’en la laissant partir, malgré mon envie folle de la rattraper, malgré le fait de l’avoir sûrement blessée.

— Mon bébé d’amour ! chantonne une voix depuis l’entrée.

Keilan descend de mes genoux dès qu’il entend sa maman. Je me lève et le suis du regard, tandis qu’il lui répond tout en continuant de mordiller son biberon. Incompréhensible ! Nahia apparaît, puis s’agenouille afin de l’enlacer.

— Toi aussi, tu m’as manqué, mon poisson-clown.

Kade la suit de près, les cheveux complètement ébouriffés, comme à son habitude.

— Salut mec ! Tout s’est bien passé ?

— Hormis une visite impromptue, tout est OK, déclaré-je en lui donnant une accolade. Et vous, cette soirée en amoureux ? Pas trop de nausées, Jacques ?

Nahia se relève, l’air exaspérée. Keilan, lui, fonce vers son père, qui le soulève pour le faire tournoyer dans les airs. Je suis toujours étonné que le gamin ne lui vomisse pas dessus.

— Nous en avons bien profité, mais je me suis évanouie durant le massage. Il paraît que ça arrive, quand on est enceinte.

Tous deux attendent la venue d’une princesse pour le mois de juin, et Nahia n’a pas une grossesse facile. Tout comme durant la précédente, ses problèmes de santé doivent être suivis de près. Ils lui occasionnent une grande fatigue, ainsi que de nombreux effets indésirables.

— Elle s’est retrouvée par terre à moitié nue, s’esclaffe Kade.

— Tu rigolais moins, sur le moment ! se renfrogne sa chérie.

Ils se taquinent, comme ils le font à longueur de journée. Il m’arrive parfois d’envier leur relation. Elle est saine et ils savent s’épauler l’un l’autre dans les moments difficiles.

Lorsque Kade a recommencé à courir, en début d’année, il a traversé d’intenses phases de doute. Il a craint de ne jamais s’habituer à sa nouvelle prothèse. Amputé d’une jambe, juste au-dessous du genou, il a beaucoup souffert. Mais, pendant tout le laps de temps où il a perdu confiance en ses capacités, Nahia a été là pour le soutenir, avec une infinie compassion. Elle l’a grondé, lui a parlé, l’a écouté ou simplement pris dans ses bras pour le réconforter.

— Bon, les nazes, c’est pas que je vous aime pas, mais j’ai une journée d’entraînement qui m’attend, lancé-je, alors qu’ils sont désormais focalisés sur Keilan.

— Pas si vite, Ackley Barns ! m’interpelle Nahia. Il s’est passé quoi, avec Millie ?

Mon attention se porte vers mon amie, et je l’imagine dans quelques mois, se dandinant comme une otarie avec son bidon plus développé. Je réprime un sourire.

— Une certaine enquiquineuse a arrangé un rendez-vous pour deux personnes qui voulaient pas se voir, lâché-je avec un certain sarcasme.

— Tu veux dire : une personne qui ne sait pas ouvrir les yeux, plutôt ?

Un grognement m’échappe. Nous en avons parlé pendant des heures, elle et moi. Elle connaît les raisons de ma rupture avec Millie. Mon avis n’a pas changé, et je ne comprends pas pourquoi elle semble penser le contraire, au point de nous arranger un rendez-vous en se servant de son fils.

— Où tu veux en venir, Nahia ?

— Tu ne voudrais pas faire des efforts, à propos de Millie ?

— Je t’ai déjà expliqué pourquoi, elle et moi, c’était pas envisageable.

— Oui, je sais, souffle-t‑elle. Mais est‑ce que ce serait possible qu’elle revienne dans le groupe, de temps en temps ? Si sa présence ne te gêne pas, bien entendu.

Elle me fait le coup des yeux du Chat Potté dans Shrek.

— Tu devrais te contenter des Disney, Hiahia.

— Ça ne répond pas à ma question…

Revoir Millie plus souvent ? Ce serait un exercice compliqué. Je l’ai compris dès que mes yeux ont rencontré les siens, hier. Même si mon être entier refuse de s’engager dans une relation amoureuse, mon corps la réclame. Ce n’est pas par hasard si ça fait un an que je n’ai pas amené de filles à la colocation. Je suis incapable de supporter une autre qu’elle dans mon lit, comme si mon inconscient lui avait attribué définitivement la place libre de mon plumard. Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

— Écoute, ce serait sûrement plus dur pour elle que pour moi, lancé-je en espérant qu’elle ne remarquera pas mon mensonge. Bon, je dois y aller, j’ai un planning chargé.

Je lui ébouriffe les cheveux avant qu’elle relance la conversation et salue Kade, toujours en train de jouer avec son fils.

Aurais-je eu ce bonheur, si…

Je chasse ces pensées de mon esprit. Ce n’est pas le moment d’y songer, j’ai un entraînement à réussir pour décrocher de nouveaux contrats.


3. Roller skate

Millicent

Samedi 12 février 2022

Je suis en retard au boulot ! Cela ne m’arrive jamais, mais revoir Ackley, hier soir, m’a neutralisé les neurones. Nahia a cherché à me joindre, ce matin, avant de me laisser un message d’excuse à propos de son plan foireux. Je lui ai promis de la rappeler.

Mes journées de travail s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Hier, j’ai dû jouer à l’amie compréhensive, tandis qu’aujourd’hui j’accompagne une mannequin sur le shooting d’une marque de prêt‑à-porter.

Au moment où j’entre enfin dans le studio, je suis terriblement essoufflée et à deux doigts de la syncope. Avec toutes ces péripéties, mon estomac grogne de ne pas avoir été nourri, mais mon attention dérive aussitôt sur ce qui se passe devant moi : c’est l’effervescence.

Les maquilleurs apposent les dernières touches de paillettes, tandis que les coiffeuses laquent les mèches rebelles. Par chance, personne ne remarque mon arrivée tardive.

Alors que j’approche de Lyanna, la jeune Brésilienne dont je m’occupe, je reconnais son make-up artiste.

— Jamie ! Bon sang, tu es un véritable caméléon !

Ses paupières déclinent différentes nuances de vert, et ses faux cils fendent l’air, tels des papillons. Il fait partie des personnes que j’aime retrouver sur les shootings. Avec lui, je sais que le résultat sera merveilleux et que les mannequins seront en confiance.

— Millie, ma belle. Comment est‑ce que tu… Oh… Tu reflètes le saut du lit, ma chérie. Dès que j’aurai fini avec Lyanna, tu passeras entre mes mains expertes.

Je lui souris malgré mon envie d’aller me cacher. Si j’accepte mon visage sans artifice, sa remarque me laisse penser que je n’ai pas l’air professionnelle. Or, à mes yeux, ce qualificatif doit me définir.

Cette idée en tête, je porte mon attention sur ma cliente du matin.

— Comment te sens-tu, Lya ? Pas trop nerveuse ?

— Je me fais pomponner comme une reine, alors ça va, me répond-elle.

— Bien, profites-en. Je reviens vers toi dès que j’ai des renseignements sur l’attitude attendue pour tes poses.

Après une discussion avec le photographe, à peine aimable, et quelques conseils à Lyanna, je suis rappelée à l’ordre, alors que je m’apprête à m’en aller.

— Jeune fille, m’interpelle Jamie, votre popotin sur cette chaise !

Je m’installe sans plus me faire prier. J’ai de la paperasse à traiter, mais ma pause déjeuner compensera cet interlude. Je suis la reine des encas sur le pouce couplés à une productivité exacerbée.

— Dis-moi, ma belle, à quoi est due cette tête ensommeillée ?

À une nuit dinsomnie, durant laquelle je nai pas cessé de penser à ma relation avec Ackley. Relation terminée depuis près dun an déjà.

— Le taf accapare tout l’espace que je lui laisse, et bien plus encore.

— Raison de plus pour que je prenne soin de toi. C’est important de se consacrer du temps pour laisser les soucis dans un coin, et kiffer la vie, tout simplement. Tu veux connaître mon petit secret ?

— Je suis tout ouïe !

— J’adore nager nu dans la piscine de mon immeuble, me confie-t‑il tout bas. Et je suis persuadé que le gardien me mate depuis chez lui.

Un léger gloussement m’échappe. J’adore discuter avec lui. Il me donne l’impression de parler avec une copine toujours à l’affût d’un potin. Avec Nahia, c’est différent. Même si nous avons passé des soirées entre filles à nous amuser, elle n’en demeure pas moins une maman.

Ce que je ne veux pas être.

Je l’admire pour son dévouement envers son fils et pour ce qu’elle a construit avec Kade. Elle rayonne malgré les difficultés qu’elle rencontre avec sa maladie. Elle est un véritable modèle pour moi. Pourtant, je ne me verrais pas vivre sa vie. Je n’ai pas la même force de caractère, ni sa capacité à être un exemple pour un petit être. Je dois déjà me gérer moi-même, et ce n’est pas facile tous les jours.

Entre les mains du maquilleur, j’observe le shooting de loin afin de m’assurer que tout se passe bien pour Lyanna. Lorsqu’elle revient de l’espace d’habillage, je ne peux m’empêcher d’écarquiller les yeux de stupeur. Sa tenue ressemble à … rien !

— C’est dingue ! Une jolie fille peut s’habiller comme un sac à patates, elle reste belle, lancé-je. Moi, si je portais ça, avec ce genre crop top, j’aurais l’air d’avoir une montgolfière en guise de jupe et piqué un T-shirt à ma nièce de cinq ans. Et je n’ai pas de nièce !

Jamie s’esclaffe si fort que cela nous vaut les foudres du photographe. Si je donne mon maximum pour mon travail, j’ai du mal à supporter les types imbuvables que je rencontre parfois. Selon moi, une ambiance positive apporte plus de résultats qu’un cadre strict. Être de bonne humeur n’empêche pas d’être sérieux !

Je lève les deux pouces en direction de Lyanna et la congratule d’un immense sourire. Même si le travail du styliste est farfelu, elle doit le mettre en avant. Me moquer de cet accoutrement ne l’aidera pas à se sentir à l’aise, je suis bien placée pour le savoir. Alors, autant que faire se peut, je vais l’encourager.

Ma journée se termine enfin. Je suis épuisée par ces heures de travail, mais pour rien au monde je ne manquerais ma séance de relaxation. Je me gare près de la plage pour mon rendez-vous quotidien.

J’ai recommencé le patin il y a cinq mois. Après ma rupture avec Ackley, j’ai ressenti le besoin de faire souffrir mon corps, d’en sentir chaque parcelle : l’unique solution que j’ai trouvée pour alléger mon cœur.

J’ai ingurgité un nombre incalculable de cochonneries durant des semaines et des semaines, et j’ai pris du poids, m’assumant encore moins. J’avais envie de devenir invisible, ce dont ma taille et mes rondeurs m’empêchaient. Courir ? Très peu pour moi. Soulever de la fonte ? Hors de question, cela m’aurait fait prendre en masse. C’est en procédant par élimination que j’en suis revenue à mon premier amour.

Aujourd’hui, même si j’ai toujours mes rondeurs et n’ai pas rapetissé, le patin m’aide à me sentir mieux. À cette période de l’année, j’ai la chance incroyable d’assister à un merveilleux spectacle : chaque soir, avant de rentrer chez moi, je profite du soleil couchant sur l’océan.

De la musique électronique au rythme lent dans les oreilles, je file sur mes patins, glisse et me libère des tensions de la journée. Une sensation de liberté s’empare de moi, comme chaque fois que je me déplace ainsi. Mon corps semble flotter, il devient plus léger, autant physiquement que moralement. Avec la plage en arrière-plan, et le soleil descendant, je laisse mon esprit divaguer.

Au boulot, je suis une femme heureuse et sereine. Mes projets cartonnent et avancent dans la bonne direction. Il y a quelques années, mes peurs m’empêchaient de me lancer, je craignais de me vautrer. Alors, quand je vois où j’en suis aujourd’hui, une certaine fierté m’envahit. J’ai dû consentir à des sacrifices, mais je ne le regrette pas.

C’est pour cette raison que Lo et moi nous sommes rapprochés. Colocataire d’Ackley et de Nahia lorsque je l’ai connu, il est aussi un de leurs plus proches amis. Et, comme il dirige sa propre boutique de customisation de planches de skate et de surf, nous avons beaucoup de points en commun.

Peu de personnes comprennent notre investissement ou l’importance de notre travail. Il représente un accomplissement qui nous donne confiance en nos capacités. J’ai besoin de ça pour grandir et pour me révéler.

Pourtant, cela ne suffit pas à faire de moi une personne épanouie. En pleine introspection ces derniers temps, je me sens fragile. Ma relation avec Ackley a remis en question la perception que j’avais de mon corps. Je commençais à m’apprécier, et notre rupture a brisé ce peu d’amour que je me portais.

Mon enfance et mon adolescence ont été semées de rires moqueurs à propos de ma taille, de remarques sur mon poids et de critiques sur chaque partie de ma silhouette qui ne rentrait pas dans les cases. Autant dire qu’elles étaient nombreuses ! Et le sont encore…

Adolescente, je pratiquais le roller derby en compétition. Une chute a anéanti toutes mes chances, soulignant un peu plus ma différence physique. Une fille m’a remplacée durant ma convalescence, et j’ai été gentiment remerciée une fois ma blessure guérie. Elle était plus petite que moi, costaude, mais moins enrobée. En somme, plus dans les normes recherchées pour ce sport.

Le pire, ça n’a pas été de me dire qu’elle se débrouillait mieux que moi, même si mon ego en a pris un coup. Non, le plus douloureux a été le comportement de mes copines de l’équipe. Je suis devenue inexistante à leurs yeux. Difficile de tout encaisser sans broncher, sans se sentir de nouveau écorchée par la vie. D’un côté on me montrait du doigt, de l’autre j’étais devenue transparente.

Avec Ackley, j’ai eu la sensation d’être considérée et appréciée pour moi. Quand il m’a quittée, je l’ai mal vécu.

Ce n’est qu’après six mois à me morfondre que j’ai compris à quel point il était important que j’apprenne à m’aimer, sans avoir besoin des autres pour me sentir exister. Le chemin est tortueux, escarpé, douloureux. Mais j’espère être sur la bonne voie, je m’accroche à ça.

Le plus difficile, c’est de faire taire les sentiments que j’éprouve encore pour lui, d’autant plus maintenant que je l’ai revu. Parce que, au-delà de notre rupture, il m’a fait tellement de bien. Il…

La sonnerie de mon téléphone, qui retentit dans mon casque, interrompt le fil de mes pensées. Je ralentis et prends l’appel à l’aide de la commande vocale.

— Nahia, comment tu vas ?

— Désolée, ma belle. Je sais que tu patines, à l’heure qu’il est, mais ce n’est pas la forme de mon côté, et je préférais t’appeler avant d’aller me coucher.

— On peut remettre ça, il n’y a pas d’urgence.

— Non, non, je voulais te parler d’un sujet important.

— D’un sujet genre… Ackley ?

— Oui, bon… Je le reconnais, ce n’était pas une super idée, pourtant je te jure que mes intentions étaient bonnes.

— Je n’en doute pas, Nahia, la rassuré-je.

— Ne me dis pas que le revoir ne t’a pas plu !

Je refuse de lui donner la réponse qu’elle attend et préfère me mordre l’ongle du pouce.

Je la déteste !

— Tu vois, Millie, j’avais raison.

— La question n’est pas là et tu le sais.

— Est‑ce que ton cœur a fait boum et ton corps a frissonné ? me lance-t‑elle en éludant ce que je viens de dire.

Je revois Ackley m’ouvrir la porte, ses yeux verts, ses cheveux courts, et cette bouche si…

— OK, je le trouve toujours aussi sexy, mais je ne peux pas décider à sa place.

Nahia glousse dans mon oreille, et je réalise que je me suis fait avoir. Comment y parvient‑elle ? Chaque fois, j’en viens à lui confier mes ressentis sans aucun filtre.

Cette fille est une sorcière !

— Il ne me reste plus qu’à trouver un type qui mesure deux mètres et qui soit bien musclé, m’esclaffé-je, espérant alléger la situation.

— Ou à charmer celui que tu connais déjà. Tu as tout ce qu’il faut pour lui plaire.

Je lève les yeux au ciel, à la fois amusée qu’elle espère nous revoir ensemble et triste que ce ne soit pas possible.

— Pourtant, ça ne lui a pas suffi. Et toi, tu sais pourquoi…

Cette fois, le silence se fait. À l’époque où je sortais avec Ack, Nahia et lui se taquinaient beaucoup, et je ne me suis jamais sentie mise en danger par leur amitié. Je sais qu’entre eux il ne se passera rien. Je sais également qu’elle au courant de la raison qui a poussé Ackley à rompre.

Je comprends qu’elle ne puisse pas me la révéler, c’est au concerné de m’en faire part. D’un autre côté, elle sait à quel point j’en ai souffert. Même si elle a été présente dans les moments difficiles et si elle a sermonné Ackley, j’ai la sensation que si je connaissais cette raison je pourrais agir en conséquence. Ou tout simplement passer à autre chose.

— C’est… compliqué, déclare Nahia d’une manière désolée.

— A priori, oui.

— Pour me faire pardonner, je t’invite à pique-niquer sur la plage vendredi prochain, enchaîne-t‑elle en y mettant tout son enthousiasme.

Je souris. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir, elle est la meilleure amie d’Ackley, en plus d’être la mienne. Cette position la place le cul entre deux chaises. J’imagine qu’elle agit d’une façon aussi juste qu’elle le peut.

Cette idée en tête, je prends un instant pour considérer sa proposition. Une soirée entre filles ne me fera pas de mal avec le rythme qui m’attend la semaine prochaine. J’ai des négociations de contrats à mener, et l’une de mes clientes souhaite me confier l’organisation d’un événement.

En temps normal, une agence comme la nôtre gère en exclusivité des partenariats entre nos affiliés et les marques. Cependant, depuis le début, j’ai à cœur de proposer des prestations supplémentaires. Comme Loran me l’a suggéré il y a trois ans, pour compenser la jeunesse de mon entreprise, j’ai cherché à me démarquer.

— Je préfère ça à un date arrangé et un brin foireux, la taquiné-je.

— Je pensais le proposer aux garçons aussi. Pour être tous ensemble.

— Ah… Écoute, je…

Les soirées avec Loran, Kade, Nahia et Keilan me manquent. Cela fait près d’un an que je me prive de les voir ensemble pour ne pas croiser Ackley. Maintenant que je l’ai revu, je sais à quoi m’attendre.

Après tout, je ne men suis pas mal sortie, hier, jai réussi à lui tenir tête, non ?

— OK, Nahia, je vais venir.

Je l’entends crier un « oui » euphorique. Je mets son enthousiasme sur le compte des hormones.

Nous continuons de discuter, tandis que je fais demi-tour pour regagner mon véhicule. J’ai plusieurs jours pour me préparer à ce rendez-vous avec le groupe au complet.

Et tout se passera bien… nestce pas ?


4. Deal’s end ?

Ackley

Mardi 15 février 2022

Je m’affale sur le canapé aux côtés d’Eneko, en jogging, après une bonne douche. Concentré sur son ordinateur, il sursaute.

— Désolé, mec !

— T’inquiète, j’allais faire une pause, de toute façon. Alors, comment s’est passée ta matinée ?

Le frère de Nahia est un super colocataire. Lorsqu’il a demandé à récupérer la chambre laissée par sa sœur, vide depuis son emménagement avec Kade, j’ai eu quelques réticences. Je le savais proche de Loran, mais n’avais aucune idée quant au fait de m’entendre ou non avec lui.

Nous avions déjà passé quelques soirées ensemble, mais vivre sous le même toit n’avait rien à voir. E’ko est une agréable surprise. Tout comme Nahia, il apporte une bonne ambiance au quotidien.

— J’ai bien sué avec ma séance de cardio ! Niveau physique, j’ai plus de soucis avec ma cheville, alors c’est plutôt cool.

Mon articulation me joue de drôles de tours depuis plusieurs années. J’ai régulièrement besoin de la mettre au repos, sans quoi, j’enchaîne les tendinites. Et me déplacer avec des béquilles est un enfer. Je comprends mieux la galère traversée par Kade, pendant sa rééducation. Mon physique est un véritable handicap dans ce genre de situations. Deux mètres et cent dix kilos, ça ne se bouge pas en un claquement de doigts.

— Un jour, il faudra que je remette les pieds dans une salle pour m’entretenir, lance Eneko en tapant sur son léger ventre.

— Je vais pas te contredire. Tu as le cul vissé à ce canapé.

— La réécriture de mon prochain roman me prend un temps considérable, m’explique-t‑il. Durant cette étape, j’ai toujours du mal à revenir à la vie réelle. C’est aussi pour ça que je voulais vivre en colocation. Ça m’oblige à couper de temps à autre. Mais ce n’est pas comme ça que je vais me trouver un mec !

— Ouais, et je pourrais pas t’aider. J’ai une préférence pour les gros nichons.

Nous nous marrons en échangeant un regard amusé. L’homosexualité d’Eneko est souvent prétexte à des blagues salaces entre nous. Cela ne me pose aucun problème de le savoir attiré par les hommes.

Au départ, je me suis demandé s’il avait des sentiments pour Loran. Ou s’il s’intéresserait à moi. Les hommes, ce n’est pas mon truc, et je ne voulais pas que cela crée des problèmes. A priori, je ne suis pas son type, Lo non plus. Rien de tel que des relations sans ambiguïté.

Après un après-midi productif, durant lequel j’ai tourné puis monté des vidéos sponsorisées, je rédige un e-mail à Ralph, mon manager, afin qu’il les fasse valider par la marque.

Tous les jours, je m’oblige à poser les fesses derrière mon bureau, aménagé depuis peu, dans un coin de ma chambre. Nahia m’a aidé pour les choix décoratifs : « Du vert pour la sérénité, du bois couleur miel clair pour un apport de lumière et de chaleur, un super siège en faux cuir marron, et une dame-jeanne agrémentée de pampas pour une touche vaporeuse. » J’ai dégagé ses brindilles dès le lendemain, mais pour le reste elle a fait du bon boulot.

Au début, j’ai eu tendance à zapper la partie administrative du travail, et cela m’a desservi à de nombreuses reprises. Je me suis repris en main suffisamment tôt pour ne pas me casser la figure dans mon activité, mais plus le temps passait, plus je ressentais le besoin de m’isoler pour bosser.

Avec Lo et E’ko, ça m’était devenu impossible de travailler installé sur le canapé ou à la table à manger. E’ko pianote sur son ordi à longueur de journée, et les « tic-tic » de ses touches me tapent sur le système. Quant à Loran, l’entendre chanter dans la cuisine me donne envie de l’étriper. Au moins, dans ma chambre, une fois la porte fermée, je suis au calme, efficace, et je passe ainsi le moins de temps possible sur cette fichue paperasse.

Je m’apprête à envoyer mon e-mail à mon manager, lorsque je reçois un message de lui sur mon téléphone.

Les grands esprits se rencontrent !

Ralph : Laisse tomber pour tes stories affiliées avec les shakers de protéines.

Moi : C’est une blague ? J’allais te les transférer !

Ralph : Non, pas de vanne. Ils nous lâchent, parce qu’on aurait dû les leur remettre la semaine dernière.

Quoi ?

Sans attendre, je recherche l’échange d’e-mails relatif à cette collaboration. Lorsque je le trouve, ma mâchoire se crispe. La date butoir est bien aujourd’hui. J’appelle Ralph.

— Il doit y avoir une erreur, mec, ou alors j’suis pas sur le même fuseau horaire ! attaqué-je d’entrée de jeu.

— Celui que j’ai sous les yeux m’indique le jeudi 10 février, me répond-il avec son flegme habituel.

— T’es sûr de me l’avoir envoyé ?

— Ouais. Je te l’ai transféré y a un mois. Tu as merdé, c’est tout.

— Déconne pas, Ralph, j’ai rien de mon côté !

— Ce n’est pas comme si c’était la première fois qu’un mail se perdait dans la nature !

Je mords mon poing avec l’envie de le décalquer contre un mur. Depuis le temps que je lui répète que nous devons faire un point hebdomadaire par téléphone, en visio ou physiquement ! Ce mec a des moufles à la place des doigts, et je suis persuadé qu’il a zappé de me transmettre l’e-mail. Si la marque attendait ces vidéos la semaine dernière, ils ont bien dû le relancer avant aujourd’hui ! Mais, cette fois encore, il ne reconnaîtra pas son erreur.

— Tu as négocié un délai avec eux ?

— Ça ne sert à rien, leur décision est ferme, Ack.

J’écarte le téléphone de l’oreille et je souffle un grand coup. Malgré mon envie de hurler, il faut que je continue d’avancer. Nous avons d’autres opportunités de partenariat. Elles sont peu nombreuses, alors autant tout donner pour ne pas les manquer.

— Toujours pas de news de la marque pour les T-shirts ? demandé-je, au lieu de l’engueuler.

— Laisse-leur le temps, on les a vus y a trois jours à peine.

— Ralph, tu sais comme moi que j’ai besoin de ce contrat !

— Je les relancerai en début de semaine prochaine, ça te va ?

Nous échangeons durant plusieurs minutes, et mon envie de l’emplâtrer ne cesse de croître. Sa « décontraction » a le don de réveiller mon côté « Joe ». Tout comme son incompétence organisationnelle.

Mes journées ne sont pas millimétrées, en revanche, je sais exactement ce que j’ai à produire. J’anticipe autant que je le peux, tout en m’astreignant à ne pas dépasser trois impératifs, afin de ne pas me surcharger.

Cela fait plusieurs années que j’ai mis en place cette organisation, et jusqu’à présent elle a fait ses preuves. Néanmoins, depuis plusieurs mois, Ralph me semble moins dans le coup. Si son métier ou notre collaboration ne lui conviennent plus, je préférerais qu’il ait la décence de m’en parler.

Quil porte ses couilles, merde !

Une fois l’appel terminé, je lance mon téléphone sur mon lit dans un geste rageur. J’ai de moins en moins de partenariats et, ramer pour payer ma part du loyer, je sais ce que c’est. Je ne veux pas revivre cette angoisse…

Sentant la pression monter, je me change sans attendre. Me défouler à la salle est l’unique moyen pour moi de ne pas partir en vrille. Contacter moi-même les marques pour obtenir un délai ou quelques informations serait une mauvaise idée. J’ai commis cette erreur et je me suis mis plusieurs d’entre elles à dos pour avoir évoqué ma façon de penser. La diplomatie, c’est pas mon métier !

— Est‑ce que ça va ? m’interpelle Lo, dès que je mets un pied dans la pièce de vie.

— Mon manager est un mou du gland, lâché-je, tout en me dirigeant vers le frigo.

Lorsque j’en ouvre la porte pour prendre ma bouteille d’eau fraîche en verre, je sens sa présence derrière moi.

— Vire-le et trouves-en un autre, me répète-t‑il pour la énième fois.

Je grogne sans me retourner. Sa solution, j’y ai songé, parce que j’ai la sensation que Ralph prend tout à la légère. Mais, si je romps notre contrat, combien de temps se passera-t‑il avant que je trouve un autre agent ? Mes derniers résultats ne sont pas assez brillants pour convaincre qui que ce soit.

Je suis dans la merde !

— C’est pas si simple, Loran.

— Je m’en doute. Si tu veux, je peux interroger les personnes avec qui je bosse. Sans te mentionner… Je te choperai peut‑être quelques contacts.

Je ferme le réfrigérateur et pivote vers lui. Il arbore un sourire chaleureux, et mes épaules s’affaissent. J’ai été dur avec lui, à une époque. Pourtant, malgré mon mauvais caractère, notre amitié perdure. Je suis chanceux d’être aussi bien entouré. En dehors de mon putain de manager !

— Ouais, ce serait sympa, lancé-je.

Les nerfs toujours en pelote, je suis oppressé par la nécessité de me défouler, aussi, je ne m’étends pas plus en remerciements ou formules pompeuses.

Tandis que je passe à côté de lui, il m’arrête sur ma lancée.

— Sinon, tu as toujours une autre solution…

— Laquelle ?

— Ravaler ta fierté et solliciter Millie.

La colère monte en moi. Après Nahia, pourquoi faut‑il que lui aussi se mette à me parler d’elle ?

— Même pas dans mon pire cauchemar !

— Arrête un peu, tu veux ? Tu exagères toujours quand il s’agit de Millicent. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi tu l’as larguée. Elle non plus d’ailleurs, ajoute-t‑il d’un ton plus sérieux.

— Tu fais chier, Lo !

Je le plante là, me dirige vers l’entrée et claque la porte en sortant. Millie et lui sont super potes. En fait, ils sont tous super potes avec elle !

Putain de merde, le sac de frappe va manger cher !


5. Friends

Millicent

Vendredi 18 février 2022

Des mouettes s’envolent dès que je pose les pieds sur le sable tiède, et je les suis du regard. Aller à la plage après le boulot est un privilège dont je ne me lasse pas. Surtout lorsque la journée a été éreintante, comme aujourd’hui !

Mon attention se reporte sur la terre ferme, et je balaye les environs. Au loin, je repère le groupe d’amis, déjà installés sur leurs serviettes. J’avance dans leur direction. Tous semblent présents, sauf le grand grognon. Cette situation me gêne déjà. J’espère ne pas être à l’origine de son absence, parce que je ne veux pas interférer dans ses relations avec ses amis.

— Hey, Millie ! m’interpelle Loran en agitant la main.

Je lui souris. Depuis que je l’ai rencontré avec Nahia, Kade et Ackley, lors d’une soirée, à l’issue d’une campagne promotionnelle, nous avons beaucoup sympathisé. À la différence de son ours de colocataire, Lo possède une bonne humeur contagieuse. Il nous arrive parfois de déjeuner ensemble, lorsque je passe près de sa boutique, ou que je fais appel à ses services pour des shootings.

En plus de sa casquette d’artiste qui personnalise des planches, c’est un passionné de photographie et, pour mon agence, j’ai à cœur de privilégier les relations de confiance. Je préfère les personnes qui apprennent sur le tas. Elles sont plus à l’écoute que tous ces professionnels bardés de diplômes. Bien évidemment, cela n’est possible que dans certains métiers. Je n’imagine pas une infirmière pratiquer sans formation préalable !

Loran possède également un talent fou pour créer des designs merveilleux, alors, quand son style colle à un projet, je le contacte. Dès que je le peux, je mets en avant sa boutique.

— Alors, Lo, comment s’est passée ta séance photo, cet aprèm ? Je n’ai pas pu passer, j’ai dû gérer une crise entre une influenceuse et une marque. Elle a zappé une story promotionnelle parce que son ara avait une extinction de voix, tandis que de l’autre côté ils s’imaginent lui apporter le cachet du siècle avec deux cents dollars.

— Je ne sais pas comment tu fais pour supporter les humeurs de tout ce petit monde, commente Nahia.

— C’est parce qu’elle n’a pas le caractère d’un roquet, la charrie son frère.

Ils commencent à se chamailler, tandis que nous profitons du spectacle. Cet interlude me permet de saluer Kade, qui joue avec Keilan, et d’installer ma serviette à côté de celle de Loran.

— J’ai adoré l’équipe que tu as réunie, m’explique ce dernier en répondant à ma question. Les gars sur place ont un vrai sens de la débrouille.

— Ils ont tous appris comme toi. Ça les aide beaucoup à ne pas se cantonner aux techniques habituelles.

— Je confirme. Ils m’ont donné une autre vision de la photographie, et il me tarde de tester une nouvelle approche lors de mes futurs partenariats.

Un sourire me barre le visage. Je les adore, mes autodidactes !

Nous continuons de discuter durant plusieurs minutes de travail. Au fil des années, sa passion prend de l’ampleur, et il envisage de louer un local plus grand pour y exposer ses dessins, ainsi que ses clichés en grandeur nature. Peut‑être même vendre ses œuvres, en réalisant des tirages numérotés. Préparer une journée où de futurs clients verraient son travail serait un bon moyen d’enclencher cette démarche. Certains pourraient lui venir en aide, en échange de commandes personnalisées.

La conversation se poursuit avec les autres, entre anecdotes à propos des sautes d’humeur de Nahia, projet littéraire de son frère, ou compétition de surf à laquelle Kade voudrait participer dans quatre mois. Tout en bavardant, nous grignotons des sandwichs et buvons nos limonades. J’apprécie la simplicité de ce moment. J’ai rencontré beaucoup de personnes, ces dernières années, mais leur groupe est celui auquel je suis le plus rattachée. Malheureusement, depuis ma rupture avec Ackley, je me suis éloignée d’eux.

Si j’ai gardé le contact avec Nahia et Loran, je ne participe plus à leurs soirées du vendredi soir, véritable institution. Mon amie a bien tenté de m’y faire revenir, mais je ne voulais pas alourdir l’ambiance par ma simple présence. Il me fallait travailler sur moi avant de revoir Ack, me détacher de mes sentiments à son égard.

À l’évidence, je n’ai pas autant progressé que je le pensais. Ce qui se confirme lorsque je le vois avancer vers nous, vêtu d’un short long noir et d’un T-shirt violet, à l’effigie des Los Angeles Lakers.

— Salut, bande de nazes ! Salut, la baleine ! s’exclame-t‑il en s’adressant à Nahia.

— Ta remarque n’atteint pas la blanche colombe que je suis. Mais, si tu continues à cracher, je vais finir par t’appeler Toulouse, comme dans Les Aristochats.

Sa répartie nous fait sourire. Ackley s’installe à côté d’elle, juste en face de Loran et moi. Je ne peux m’empêcher d’étudier la façon dont le soleil éclaire ses yeux verts, teintés d’éclats mordorés.

Qu’il soit avec nous ce soir me rassure sur le fait que ma présence ne le gêne pas. Pourtant, quand nos regards se croisent, le sien se fait dur. En fait, il me tolère seulement, pour ses amis.

— Bon, si on allait à l’eau ? lance Eneko.

— Le dernier arrivé paye la bouffe de ce soir ! s’exclame Lo.

Tandis que tous deux se déshabillent en vitesse, Kade, déjà en maillot, les charrie en courant, son fils hilare dans les bras. Nahia se lève en criant à l’injustice de sa condition. Je me marre à les regarder se comporter comme des gosses. J’aimerais avoir cette insouciance.

— Tu ne vas pas te baigner ? demande la voix grave d’Ackley.

Je porte mon attention sur lui, non sans une légère appréhension, et remarque qu’il n’a pas bougé d’un pouce. Rester seule avec lui ne m’enchante pas. Pourquoi ne les rejoint‑il pas ?

— Je n’ai pas de maillot, me justifié-je, sans agressivité.

— Et alors ? Tu as des sous-vêtements, non ?

Sa phrase me heurte, mais pas autant que son regard posé sur moi. Je ne saurais dire s’il cherche à me provoquer. Malgré ma pudeur, je prends mon courage à deux mains et lui expose ma vulnérabilité.

— Je n’aime toujours pas me mettre à moitié nue en public.

Mon explication lui dévoile ce complexe, le plus ancré de tous. Depuis toute jeune, je subis des remarques sur mon corps. Ackley le sait, il a pu voir tous les regards curieux que j’attire. Je fais une tête de plus que la plupart des autres femmes. Quant à mon ossature, elle ne peut être rabotée.

Lui aussi les subit, ces fixations gênantes. En revanche, nous n’avons pas la même manière de les ressentir. Il m’a beaucoup aidée à m’accepter, grâce à sa façon d’agir. Si j’arrive à m’habiller davantage comme je le souhaiterais, me mettre en maillot de bain reste encore un obstacle que je ne parviens pas à franchir.

— Dans ce cas, vas-y tout habillée, me suggère-t‑il avec sérieux.

— Sans façon, lancé-je avec un petit rire. Mais ne te gêne pas si tu veux faire trempette, je surveille les affaires.

Il hausse les épaules, puis se lève. Une fois debout, il me fixe quelques secondes avant de retirer son T-shirt de la façon la plus sexy qui soit. Je détourne le regard pour masquer l’effet que son corps produit sur ma libido.

Alors que j’attends d’être seule pour calmer le pogo de mes hormones, Ackley en décide autrement. Sans que je comprenne comment, je me retrouve sur son épaule, maintenue avec fermeté.

Quand on fait ma taille et mon poids, les mecs costauds dans son genre, ça ne court pas les rues, alors, sa force aussi me chamboule !

Je me hais !

— Lâche-moi, Barns ! hurlé-je.

— Après ce que tu viens de me dire, tu peux toujours t’agiter, je te lâcherai pas.

— Je n’ai pas envie de me baigner, merde !

Sous le regard hilare de nos amis, je cesse de me débattre. À mesure qu’il avance dans la mer, l’envie de pleurer m’assaillit. La situation pourrait paraître amusante, mais trop de questions m’assaillent pour que j’en rie. Pourquoi Ackley instaure-t‑il cette proximité entre nous ? Pourquoi sa phrase sonnait‑elle comme une promesse ? Pourquoi m’a-t‑il touché la cuisse, quand nous étions chez Nahia et Kade ? Pourquoi se montre-t‑il si brûlant, si c’est pour me refroidir par cryogénie ensuite ?

Tandis que mon esprit s’échauffe, mon corps décolle, puis plonge dans l’eau. Sa fraîcheur m’enveloppe, et je reste immergée un instant, peu rassurée par ce qui va suivre. Comment va-t‑il agir ? Quel regard auront les autres, lorsque mon haut fluide collera à ma peau ?

Tous les soirs, je passe des heures à choisir mes vêtements du lendemain, dans l’espoir de me sentir bien dedans. Là, c’est comme si je retirais ma blouse pour m’exposer. Malheureusement, malgré mon envie pressante de fuir au fond de l’océan, je remonte à la surface avec le désespoir de ne pouvoir y échapper, et j’inspire une grande bouffée d’air.

— T’es un grand malade ! hurlé-je, sans oser fixer Ackley.

— Pour mieux vous servir, mademoiselle Edwards, raille-t‑il.

Son rire léger n’apaise pas mes craintes. Tandis que je me débats avec mes vêtements trempés pour atteindre un endroit où j’aie pied, un bras m’entrave par la taille. Collé à mon dos, Ack souffle :

— Tu ne devrais pas avoir honte de ton corps.

— Tu ne devrais pas en avoir quelque chose à foutre.

Je me dégage tant bien que mal de son emprise, les hormones perturbées par la sensualité de ses mots et sa proximité, la poitrine douloureuse à la perspective de subir le jugement des regards qui m’attendent, une fois que je serai sortie de l’eau.

Si je brûle de me retourner contre son torse puissant, et si mon cœur fond en ce moment même, mon cerveau, lui, tire la sonnette d’alarme.

Bordel, à quoi il joue ?

— Arrête de te cacher, Millie !

Je me fige dans mon élan, puis me retourne, incapable de contenir ma réaction.

— Arrête de me faire espérer, Ackley !

Il ravale son sourire en une fraction de seconde, et je réalise à cet instant le sens de mes mots. Sans attendre, je fais demi-tour et regagne notre emplacement, en regardant mes pieds.

Un coup d’œil furtif à mes seins me confirme la transparence de mon haut. Mal à l’aise, je m’essuie comme je le peux, puis conserve ma serviette sur l’épaule, afin de cacher le plus possible mon anatomie.

Les copains reviennent peu de temps après. Au loin, Nahia s’écharpe avec Ackley, et des larmes menacent de me submerger. Je n’aurais pas dû venir.

— Tu sais, on s’est toujours demandé s’il ne lui manquait pas quelques neurones, lâche Loran sur le ton de la confidence.

Sa blague m’arrache un petit rire. Je relève le nez et découvre son sourire. Je mime un « merci », à défaut de pouvoir le prononcer. Nahia et lui sont vraiment des amis en or. Je regrette que cela ne puisse pas être plus simple avec Ackley. Lo caresse mon bras avec énergie, en guise de soutien, puis il retourne à ses affaires pour commencer à les ranger. Une fois la troupe au complet revenue, tous s’activent, tandis que Keilan arbore une mine boudeuse, à deux doigts de la crise de colère. Quant à moi, je fuis le regard d’Ackley, que je sens peser sur moi.

En moins de dix minutes, nous regagnons le parking dans un silence étrange. Je me dirige vers ma voiture et lance mon sac sur la place passager, sans pour autant retirer ma serviette de l’épaule.

— C’était chouette, ce pique-nique, merci les copains ! lancé-je avec autant d’enthousiasme que possible.

— Tu ne nous accompagnes pas à la coloc ? s’étonne Nahia, sans masquer sa déception.

— J’aurais bien aimé, mais il faut que je me change. Et, demain, j’ai du retard à rattraper, pour le travail.

Je mens très mal, mais espère qu’elle n’insistera pas. Nous aurons l’occasion d’en discuter un autre jour, lorsque j’aurai fait le point et tenté de digérer la situation, une fois de plus.

— Je te prêterai des fringues, intervient Ackley en me prenant de court. T’auras même le droit d’utiliser mon gel douche.

— C’est la meilleure initiative que tu aies prise de cette soirée ! s’exclame Nahia. Le problème est résolu, Millie. Direction la colocation !

Sans me laisser le temps de réagir, elle rejoint Kade vers leur véhicule. Loran et Eneko occupent Keilan pour que son père puisse l’installer dans le siège bébé et, en moins de temps qu’il ne m’en faut pour inspirer, ils sont en route.

Mes épaules s’affaissent. Me voilà seule avec l’homme responsable de mes déboires amoureux pour la seconde fois de la soirée.

Une rage sourde résonne en moi et s’amplifie lorsque j’ose porter mon attention vers celui qui me met dans une position désagréable. Il me sourit, comme si rien ne s’était passé. J’explose.

— Pourquoi est‑ce que tu as ramené ton putain de grain de sel, Ackley ? Hein ? Pourquoi tu joues au gentil, tout à coup ?

Pourquoi tu mas quittée ?


6. Hard challenge

Ackley

Vendredi 18 février 2022

J’observe Millie en silence. Elle est en colère, et je refoule mon envie de me braquer. Je ne pouvais pas rester les bras ballants, lorsqu’elle a évoqué ses réticences à aller se baigner. Oui, je l’ai quittée mais, oui, elle me plaît encore. Alors, même si nous ne sommes plus ensemble, savoir qu’elle complexe toujours sur son physique me rend dingue. Et comme je ne suis pas du genre à parlementer, mais à agir, je n’ai pas réfléchi. Je m’en mords les doigts maintenant, car je devine l’interrogation qui perce sous ses mots. Il est hors de question pour moi de lui exposer la vérité !

— On contrarie pas une femme enceinte, tenté-je.

— Ackley !

OK, ce n’était pas convaincant.

Avant que l’on se sépare, elle et moi, elle venait chaque vendredi avec nous. Les copains m’en ont voulu lorsque nous avons rompu, parce que, au-delà de nos différends personnels, Millie est une fille géniale.

Putain, ouais, elle est géniale !

Elle est comme Nahia, le genre de personne à attirer l’attention par son sourire et sa jovialité, au contraire de ce qu’elle s’imagine. Moi, j’ai appris à la connaître au-delà de cette apparence. J’ai découvert une femme timide, blessée par des années de réflexions faites sur sa taille et son poids. C’est cette part d’elle, celle qu’elle expose peu, qui m’a touché en plein cœur. Elle comblait mon ego masculin, fier de la protéger.

— On voit que t’as pas subi une de ses crises d’hystérie !

— Arrête de jouer, tu veux ? me sermonne-t‑elle d’un ton dur.

Je souffle. L’excuse de ne pas avoir voulu contrarier Nahia ne leurre aucun de nous. Peut‑être aurais-je dû la laisser s’en aller. Mais je voulais me rattraper.

Quand elle a expliqué la raison pour laquelle elle ne voulait pas se baigner, cela m’a renvoyé des mois en arrière. Lorsque nous étions ensemble, j’ai pris de nombreuses fois sa défense à cause des regards malveillants. Je sentais que cela lui pesait, alors je rembarrais les gens qui la fixaient.

Nous avons beaucoup discuté, mine de rien. Je n’ai jamais autant évoqué le sujet de l’apparence qu’avec Millie. Elle en sait beaucoup plus sur ma façon de penser que n’importe qui.

Tout à l’heure, j’ai voulu lui rappeler qu’elle n’avait pas à se cacher par peur du jugement des autres. Je n’imaginais pas qu’elle se montrerait incisive.

Durant notre relation, elle me témoignait son désaccord par ses silences. Jamais elle ne m’avait affronté de cette manière, et… sa niaque me plaît ! En user l’aidera sûrement dans son boulot et pour mieux s’accepter.

— Si je te dis que c’est parce que je suis venu à pied, et qu’il n’y a plus de place dans leur caisse, ça te convient davantage ?

— Ce n’est pas mieux, non, mais comme je suis bonne poire je veux bien te déposer. Je rentrerai ensuite chez moi. Grimpe dans la voiture, magne-toi !

J’exécute son ordre en silence. Dans ce genre de moment, je retrouve la Millie cheffe d’entreprise et ravale mon envie de lui dire que ce caractère lui sied à merveille, afin de ne pas envenimer la situation.

Une fois installé, je glisse un regard vers elle en espérant qu’elle ne m’observe pas en retour. Elle a jeté sa serviette sur la banquette arrière, et son haut clair dévoile sa lingerie en dentelle.

Préférant ne pas déraper, même si l’envie ne m’en manque pas, je porte mon attention sur son visage. J’aime beaucoup trop ses yeux immenses. Dès qu’elle les pose sur moi, cela réveille mes sens. Leur couleur noisette et l’épaisseur de ses cils me captivent.

Il m’est si difficile de résister à cette femme qui possède tout pour me plaire. Et dire que c’est pour cette raison que je l’ai quittée me semble parfois tellement stupide !

Mais je refuse de m’engager dans une relation de couple. J’aurais l’impression de céder à l’horloge du temps et je ne peux pas lui offrir ce que quatre-vingt‑dix pour cent des femmes désirent : une famille. J’adore Keilan, les enfants, le chien et la belle maison, seulement ce n’est pas pour moi.

J’aimerais dépasser cela, ces réticences, parce que, paradoxalement, j’admire Kade et Nahia pour ce qu’ils ont construit. L’osmose qui existe entre eux est un ancrage sécurisant, complété par une once de magie. Mais je sais pour quelle raison je me complais dans ce refus.

Durant le trajet jusqu’à la colocation, Millie et moi n’échangeons pas un mot. Je l’observe de temps à autre à la dérobée. Elle, elle reste concentrée sur la route. Alors que nous atteignons notre rue, je cherche un moyen de la faire changer d’avis. Si je n’essaye pas, je vais me faire enguirlander par Nahia, et j’aurai gâché la soirée de mes amis.

— Tu leur manques, lâché-je, tandis qu’elle se gare.

Sa mâchoire se contracte, mais seule la radio me répond. La tâche va être ardue. Avant, il suffisait d’un rien pour qu’elle m’offre un sourire.

— Ils adoraient quand tu étais là le vendredi soir, insisté-je.

— Moi aussi, j’aimais ces soirées, Ack. Seulement, ils devront se faire à mon absence.

— Si c’est moi qui te pose problème, alternons une semaine sur deux. Ils seraient heureux de passer plus de temps avec toi.

— Ne te prive pas de tes amis. Je ne suis qu’une pièce rapportée, souffle-t‑elle.

Même si elle ne regarde pas dans ma direction, la tristesse dans ses yeux ne m’échappe pas. Tout comme le jour où je lui ai annoncé ma décision, mon cœur se ratatine.

— Tu es bien plus que ça, Millie.

Je cale machinalement l’avant‑bras sur le dossier de son siège et pose la main sur sa nuque. Ses muscles se détendent dès l’instant où je la caresse avec mon pouce. Même si je ne le devrais pas, j’apprécie cet effet que j’ai sur elle. Millie est comme la boîte de Pandore pour moi, aussi attirante que mortelle.

Quant à son incapacité à croire en la femme incroyable qu’elle est, ça me tue. Je voudrais tant l’aider, tant qu’elle se voit au travers de mes yeux. Sauf qu’elle prendrait conscience des sentiments que j’ai pour elle, et il ne vaut mieux pas.

— Reste ce soir, ça fera plaisir à tout le monde.

— Ah oui ? Même toi ? lâche-t‑elle avec un petit rire amer.

— Ouais, t’es pas trop ennuyeuse, comme nana, raillé-je en retour. Allez, pense à la future princesse, qui subit les humeurs de sa mère.

Ma répartie légère ne lui conviendra pas, je le sais. Cependant, je ne suis pas en mesure de lui donner plus.

Je n’attends pas sa réponse et descends de sa voiture, espérant être suivi. Pas un mouvement. Je retiens mon souffle. Puis sa portière claque, et ma respiration reprend.

Avant d’entrer, je me tourne vers elle. Elle a attaché ses cheveux blond cendré en un chignon coiffé/décoiffé qui lui dégage les épaules. Je me mords l’intérieur de la joue pour ne pas la complimenter. Si je veux qu’elle prenne confiance en elle, je ne dois plus me comporter comme celui qui doit tenir ce rôle auprès d’elle. Il me faut agir comme un ami, juste un ami.

— Je te laisse te doucher la première. Tu sais où sont les serviettes. Et prends les affaires qui te plaisent.

Millie lève la tête vers moi, les joues rosies. Pourquoi ?

— Merci, Ack, me répond-elle d’une voix empreinte de désir.

Mon cerveau défaille aussitôt.

Bordel, ça va être un sacré défi !