Build my Heart – Bonus

chapitre préquel au roman (avant)



Enoline Scott

Samedi 5 septembre 2015

Mon dernier carton sous le bras, je referme la porte de mon appartement, le cœur serré. Après six mois de stage, je quitte le cabinet d’architecture Barber, l’un des plus réputés de la côte ouest, et rentre au bercail pour travailler auprès de mon père. Je serai toujours dessinatrice, mais mes projets attendront encore quelques années.

Je prends une longue respiration pour me redonner contenance, puis je gagne l’extérieur. Le visage avenant d’April, ma meilleure amie, m’accueille.

— Donne-moi ce paquet, je vais le mettre avec les autres, m’ordonne-t-elle en me l’arrachant presque.

Elle est venue m’aider pour le déménagement et me soutient dans ce départ difficile.

Pendant qu’elle referme le coffre, je fourre mes mains dans la poche kangourou de mon sweat à capuche. Plusieurs heures de route nous attendent pour ramener mes affaires de Los Angeles à San Diego et vu la situation, une tenue confortable est nécessaire.

— Ma Eno, je déteste te voir comme ça.

Une larme coule sur ma joue tandis que je pince mes lèvres. Zut, je m’étais promis de ne pas pleurer !

Les bras de mon amie m’entourent et je me laisse aller. Si je suis heureuse de pouvoir évoluer auprès de celui qui m’a tout appris, mon père, j’ai dû refuser une proposition de poste en or. Elle tourne en boucle dans mon esprit depuis deux semaines déjà, sans que je puisse m’en défaire.

— Je vais bien, Ap’. J’ai juste besoin de faire le deuil d’un avenir dans lequel je me suis projetée. Et puis, on pourra se voir aussi souvent qu’on le veut, alors je ne vais pas me plaindre ! affirmé-je.

— Si tu veux mon avis, en plus de ça, Venice Beach et ses sportifs sont surcotés.

Un rire m’échappe. C’est tout April de rapporter ça aux garçons !

— Je ne pourrais pas te contredire, je n’ai pas vu l’ombre d’un mec depuis mon arrivée ici ! déclaré-je en me détachant d’elle.

Elle secoue la tête, exaspérée.

— Laisse-moi deviner : boulot, boulot et… boulot ? Heureusement que tu rentres, cocotte ! Je vais reprendre ta vie amoureuse en main !

De nouveau, je ne peux pas masquer mon sourire. Sa façon de me charrier m’a manqué.

— Bon, allez, enchaîne April, si on veut être à l’heure pour ce que je t’ai préparé, nous ne devons pas tarder.

— De quoi tu parles ?

Sans me répondre, elle contourne la fourgonnette de location pour prendre le volant. Elle ne perd rien pour attendre !

***

La fête « surprise » organisée par April bat son plein. Nos amis proches, ses parents et mon père profitent de cette chaude soirée de septembre pour discuter autour de la piscine.

— Alors, tu es contente d’être revenue ? me demande ce dernier.

Depuis mon arrivée, il semble marcher sur des œufs. Nous avons eu beau en parler pendant des heures au téléphone, il se sent coupable de mon retour.

— J’ai été accueillie comme une enfant du pays partie depuis plus d’une décennie. Ils m’ont manqué. Je vais être bien ici.

— On dirait que tu cherches à t’en convaincre, remarque mon père.

Un souffle m’échappe. Il me connaît par cœur.

— Je sais que je quitte une entreprise qui m’aurait beaucoup appris, mais je n’ai aucun regret, p’pa.

— Tu sais que tu peux toujours revenir sur ta décision ? Je ne t’en voudrais pas. Le plus important à mes yeux, c’est ton bonheur.

Malgré son ton sans reproche, mon cœur se serre. Il m’a permis de suivre mes études de dessinatrice, m’a laissé l’opportunité de faire mes armes sur les projets de son cabinet et m’a encouragé à partir pour Los Angeles. Simplement, il n’a pas pu prévoir que le vent allait tourner pour lui. Comme à son habitude, il cherche à me protéger pour m’offrir le meilleur, mais ce ne sera pas aux dépens de tout ce qu’il a bâti. S’il est parvenu à gérer la recrudescence de travail les premiers mois, aujourd’hui, il a besoin de bras supplémentaires pour garder la tête hors de l’eau.

Peu importe mes ambitions personnelles, je lui dois tout et je serai la première à répondre présente lorsqu’il en a besoin. 

— Quel genre de fille serais-je si je ne t’aidais pas ?

— De celles qui vivent pour elles et non pas pour leur père rabougri.

Nous échangeons un regard où je sens le poids de ses craintes. Mon père m’a élevée seul. Il s’est battu pour mon bien-être tout au long de mon enfance, sacrifiant sa propre vie pour que je ne manque de rien. Je ne veux pas qu’il doute de ma décision.

— Ce vieux monsieur a toute mon admiration. Je vais très bien m’intégrer au sein des équipes de ton cabinet, et je vais prendre plaisir à travailler sur chacun des projets que tu me confieras. Et au moins, j’aurais le droit de déborder le soir sans me faire sermonner par mon employeur.

— Alors ça, ce n’est pas garanti. Qui sait, peut-être que quand la vague de travail sera passée, je prendrai goût à fermer plus tôt les bureaux.

— Comment ? m’insurgé-je faussement, une main sur le cœur. Tu ne me donneras pas de double des clés ?

Mon père s’esclaffe face à mon jeu d’actrice, mais il reprend vite son sérieux. Lorsqu’il farfouille dans sa poche de pantalon, un sourire éclaire mon visage. Je le savais !

— Cadeau, ma fille, déclare-t-il avec un léger trémolo dans la voix.

Au lieu de prendre la boîte qu’il me tend, je m’approche de lui pour le serrer dans mes bras. Demeurer auprès de lui me semble si naturel, mes rêves peuvent bien attendre quelques années.

— April va sûrement avoir besoin de son ange gardien, marmonne mon père avant de se détacher de moi.

Un coup d’œil vers mon amie me confirme son état d’ébriété. Pour faire la fête, il n’y en a pas deux comme elle. Son rire sonore résonne dans le jardin alors qu’elle s’agrippe à l’un de nos amis pour éviter de faire un plongeon dans la piscine. Ses parents, eux, lèvent déjà les yeux au ciel.

— D’ici deux petites heures, elle sera dans son lit et je pourrais rentrer chez nous.

— Tes draps sont propres, et je t’ai préparé ton thé glacé préféré.

— Tu sais que même si tu joues au papa poule, je vais tout de même me trouver un appartement ?

Mon père parcourt l’assistance comme s’il cherchait quelque chose.

— Quoi ? Qui me parle ?

Lorsqu’il reporte son attention sur moi, je secoue la tête, amusée.

— Bon, trêve de plaisanterie, je rentre, déclare-t-il. Tu me préviens si ton programme change.

— Bien évidemment, p’pa.

Je l’embrasse sur la joue, puis il s’en va.

Après une bonne inspiration, je prends mon courage à deux mains pour aller sauver mon amie qui se tourne déjà en ridicule devant l’assistance.

— April ! Fin du spectacle !