Build my Heart – Bonus Swann

Chapitre préquel au roman (avant)



Swann Worgan

New York, vendredi 27 février 2015 

Mon père s’installe derrière son bureau, le visage fermé.

— Cette défaite me déçoit beaucoup, Swann.

Je serre les dents, incapable d’affronter son regard. Cet échec me fait l’effet d’un fer rouge imprimé à mon âme. Depuis plusieurs mois, je ne vis que pour ce concours, mais j’ai failli en obtenant la seconde place.

— Je gagnerai la prochaine édition.

— Être combatif n’est pas suffisant. Cette compétition était pour nous le moyen de montrer à nos concurrents que tu as les capacités de me succéder. C’est un échec. 

Le sol sous mes pieds semble s’ouvrir en deux. 

— De toute manière, aucun autre que moi n’accepterait ton intransigeance, craché-je.

— Swann !

Je m’apprête à lui rappeler une nouvelle fois son absence durant toute mon enfance – argument ultime lorsqu’on se balance nos quatre vérités, mais il se lève, coupant court à la dispute. En un instant, sous son regard impérieux, j’ai l’impression de redevenir ce gamin fragile qui ne comptait pas pour lui.

— Je te laisse le week-end pour réfléchir aux erreurs que tu as commises, reprend-il. J’attends ta décision lundi pour savoir si tu souhaites réitérer l’expérience l’an prochain ou si je dois constituer une équipe qui représentera le cabinet.

***

Le taxi s’arrête devant le portail à deux arches et aux lignes gothiques. Greenwood. Après avoir réglé ma course, je descends du véhicule pour m’engager dans les allées bordées de verdure. Le calme omniprésent contraste avec le bruit ambiant des rues de New York.

Au loin, un arbre majestueux se balance au rythme du vent. Ma poitrine se compresse sous l’émotion. Ce centenaire, mon refuge le plus inavouable, m’accueille avec un léger bruissement de feuilles. Bientôt, il se parera de ses couleurs automnales que ma mère aimait tant. Ma gorge se noue à son souvenir, comme à chaque fois que je pense à elle. Vingt ans déjà…

Les mots de mon père ne cessent de résonner en moi. Hier, après une nuit d’insomnie, j’ai tenté de toutes mes forces de faire face à sa déception, mais chacune de ses paroles virevoltait dans mon esprit, semant le chaos. Aux yeux du monde, je suis un colosse de pierre, devant lui, je redeviens un petit garçon.

Une brise légère se faufile au travers des branchages du chêne et me connecte de nouveau à la réalité qui m’entoure. J’inspire un bon coup et m’accroupis.

— Je ne vais pas rester longtemps, soufflé-je.

Les premiers mots franchissent avec difficulté la barrière de mes lèvres. Mais à mesure que les minutes passent, l’habitude prend le pas, et je me soulage de ce fardeau qui me pèse.

— Tout se trouve là, ça forme une sorte de nœud. Il s’amplifie sans que je parvienne à le démêler.

Je le sens au creux de moi, ce poids dont la douleur ne s’explique pas. Elle ne me fait pas mal, mais elle m’entraîne constamment vers le bas. Un peu comme si j’essayais de remonter à la surface, mais qu’une force me retenait par les chevilles. 

Personne autour de moi ne mesure l’ampleur de mes tourments. Mon père reste un chef d’entreprise aux multiples responsabilités et ma sœur, bien plus âgée que moi, a depuis longtemps quitté le nid, me laissant seul avec lui. Quant aux gens qui m’entourent, la vie m’a appris à ne me fier à personne d’autre qu’à moi-même. Je n’ai plus d’amis et ne tisse aucun lien avec les employés du cabinet. Je dédie mon existence entière à mon travail, mais ce n’est toujours pas suffisant.

— Hier soir, je crois que ç’a été pire que d’habitude. Je ne sais pas pourquoi il n’arrive pas à me faire confiance. Les chiffres de l’entreprise prouvent ma capacité à gérer notre croissance, mais quand il est en face de moi, il ne pointe que le négatif. Pour mon premier concours, je termine second, ce n’est pas rien ! Et pourtant, pour lui, ce n’est pas suffisant.

J’inspire douloureusement et mets mes mains dans mes poches.

— Je rêverais que tout soit différent, dis-je à voix basse.

Je ferme les yeux un instant et laisse le silence du lieu m’entourer. Parfois, je me demande pourquoi je continue à venir ici. Si vider mon sac me soulage un temps, voir cette tombe remue aussi le couteau dans la plaie. 

Je rouvre les paupières.

Et dire que petit garçon, je pouvais rester des heures à dessiner. C’était ma bulle d’insouciance. Je montrais mes œuvres à ma mère, heureux de voir la fierté sur son visage. Là, je ne compte plus les brouillons qui jonchent le sol de mon bureau à chaque nouvelle création.

Ma mâchoire se contracte d’elle-même. Je tangue parmi ce flot d’émotions que je cache, avec l’impossibilité de redresser la barre.

Pourtant, l’échec n’est pas une option pour moi. Je dois me relever ! Durant des années, j’ai tout sacrifié pour être le meilleur, je ne peux pas abandonner maintenant.

— Je ne sais plus comment faire maman, murmuré-je, la gorge nouée.

Un sourire amer s’arrime à mes lèvres. Selma Worgan, tu me manques tellement. Son portrait figé m’observe tandis que les lettres ornées d’or, gravées dans le granit, semblent se moquer de moi.